Être seul chez soi une soirée. Pour beaucoup, c’est un moment ordinaire, parfois attendu. Pour d’autres, c’est une épreuve : montée d’angoisse dès que la porte se referme, besoin d’appeler quelqu’un, télévision allumée pour tenir le silence à distance, incapacité à s’endormir sans présence.
Cette difficulté porte plusieurs noms — autophobie, monophobie, éremophobie — qui désignent la même chose : une angoisse déclenchée par la solitude physique. Ce qui compte n’est pas le terme, mais ce qu’il recouvre et ce sur quoi on peut agir.
Qu’est-ce que l’autophobie ?
C’est la peur d’être seul ou la peur de la solitude. Celle-ci nous est par moment nécessaire pour faire le point sur notre vie, pour nous distraire ou même pour dormir en paix. Pourtant, chez les personnes atteintes d’autophobie, la solitude est un vrai calvaire car elles ont besoin de la présence physique d’une autre personne pour se sentir en sécurité. En effet, même dans un endroit très sécurisé, l’autophobe sentira toujours un danger lorsqu’elle est seule, ou gardera une sensation d’incomplétude ; elle développe alors les symptômes du trouble anxieux :
- Un désir incontrôlable de sortir de l’endroit où elle est pour aller rejoindre d’autres personnes, que ce soit dans une autre pièce ou en dehors de la maison ;
- Une anxiété à l’idée d’être seule à un moment donné ;
- Des symptômes physiques : tremblements, troubles respiratoires, douleurs thoraciques, étourdissements, nausées ;
- L’évitement, par tous les moyens, pour ne pas se retrouver seule dans un endroit.
Solitude subie, solitude redoutée
Une distinction est nécessaire d’emblée. Souffrir d’un isolement réel — ne voir personne, manquer de liens — est une situation sociale qui appelle des réponses sociales.
L’autophobie est autre chose : l’angoisse survient même chez une personne entourée, aimée, socialement insérée. Elle se déclenche à l’instant précis où il n’y a plus personne dans la pièce, indépendamment de la qualité des relations par ailleurs. C’est cette indépendance qui signe le mécanisme anxieux.
Ce qui se joue quand personne n’est là
Plusieurs registres se superposent selon les personnes.
Il y a d’abord une peur concrète : faire un malaise, avoir un accident domestique, être pris d’une crise d’angoisse sans que personne puisse intervenir. La présence d’autrui fonctionne alors comme une garantie de secours.
Il y a ensuite ce que la solitude rend audible. Sans conversation ni activité partagée, les pensées reviennent, les ruminations s’installent, les sensations corporelles deviennent perceptibles. La personne ne fuit pas la solitude en tant que telle : elle fuit ce qui apparaît quand le bruit s’arrête.
Il y a enfin, chez certains, un sentiment plus ancien : celui de ne pas exister pleinement sans regard extérieur. La présence de l’autre ne rassure pas seulement, elle confirme.
Ce qui la distingue de la peur de l’abandon
Les deux se ressemblent et se confondent souvent, mais leur objet diffère.
La peur de l’abandon porte sur la relation : que l’autre parte, ne revienne pas, cesse d’aimer. Elle se manifeste dans le lien, par de la jalousie, des tests, une demande de preuves. L’abandonnisme en constitue une forme installée.
L’autophobie porte sur l’état d’être seul, ici et maintenant. Une personne peut être certaine d’être aimée et ne pas supporter deux heures de solitude.
Les deux coexistent fréquemment, et l’une peut masquer l’autre. Cette distinction n’est pas académique : elle détermine ce sur quoi porte le travail.
Comment se manifeste la peur de l’abandon
L’autophobie varie en degré et en intensité, entraînant différents niveaux de symptômes chez les individus qui en souffrent. Les principaux symptômes provoqués par cette phobie comprennent :
- Colère
- Jalousie
- Appréhension
- Éviter l’intimité ou les relations
- La dépression
- Anxiété et symptômes d’attaque de panique tels que tremblements, nausées, maux de tête, détresse gastro-intestinale, accélération du rythme cardiaque.
Ces effets psychologiques sont observés dans tous les aspects de la vie de la victime dans la mesure où ils peuvent avoir un impact sur ses relations sociales, professionnelles et intimes:
- Un conjoint soupçonne constamment son partenaire d’avoir une liaison.
- Le parent autophobe ne permet pas à son enfant de nouer des relations intimes avec ses amis.
- Un partenaire envoie constamment des messages/appels ou SMS à l’autre.
- On assiste à des réunions de bureau ou à d’autres événements où l’on n’est pas invité.
- Traquer un ex-conjoint après un divorce.
D’où vient la peur de l’abandon
- Les psychanalystes pensent que, dans la majorité des cas, la peur de l’abandon découle d’un traumatisme infantile lorsqu’un parent ou un être cher part après un divorce (ou décède). Même à l’âge adulte, la victime continue de croire et de craindre que chaque personne importante de sa vie ne l’abandonne de la même manière. Ainsi, la phobie provient du comportement appris des expériences de l’enfance.
- L’abandon dans l’enfance peut être physique, émotionnel ou financier. Tout cela peut être traumatisant pour le jeune enfant. La mort d’un parent donne lieu à plusieurs sentiments accablants suivis parfois de difficultés financières, d’un changement de style de vie ou d’un changement de domicile, etc. Cela aggrave encore le traumatisme.
- Parfois, la phobie de l’abandon peut apparaître soudainement à l’âge adulte, lorsque l’un est financièrement ou émotionnellement dépendant d’un autre adulte, qui décède ou part, entraînant une perte importante de soutien financier et/ou émotionnel.
- Les personnes présentant une carence surrénale ou celles qui ont une tendance générale à être trop anxieuses ou très nerveuses sont également plus susceptibles de souffrir d’une telle phobie.
Surmonter la peur de l’abandon
Une grande partie pour surmonter l’autophobie est de développer l’amour de soi et la confiance en ses capacités. Il faut aussi discuter au préalable de tous ses besoins avant de nouer des relations intimes.
Trouver un « refuge sûr et calme » est une technique recommandée pour surmonter cette phobie. Il est préférable de le faire par une visualisation et des affirmations positives ainsi que par la méditation et la relaxation.
La famille ou les proches des personnes souffrant de cette phobie jouent également un rôle important dans la thérapie. Les êtres chers doivent être fermes et ne pas céder aux demandes des phobiques. Si quelqu’un se sent physiquement menacé par l’individu, il est préférable de rester à l’écart et d’obtenir une aide extérieure. Discuter avec une telle personne ne fera qu’empirer les choses et souvent les proches se retrouvent isolés des autres.
La psychanalyse est une thérapie souvent utilisée pour traiter l’autophobie. Elle va à la racine du problème et aide à reprogrammer les pensées subconscientes pour aider à dissiper la peur.
D’autres traitements scientifiques pour surmonter la peur de l’abandon comprennent les TCC : thérapies comportementales et cognitives.
Ce qui l’entretient
Comme dans toute phobie, l’évitement protège et renforce :
- organiser sa vie pour n’être jamais seul, quitte à accepter des relations insatisfaisantes ;
- appeler ou écrire dès que la solitude commence ;
- maintenir un fond sonore permanent ;
- différer le coucher jusqu’à l’épuisement ;
- rester dans une relation devenue pesante parce que la rupture signifierait la solitude.
Ce dernier point est le plus coûteux. La peur d’être seul devient alors un facteur de maintien dans des situations relationnelles insatisfaisantes, ce qui la rapproche des mécanismes de la dépendance affective.
Ce que la thérapie travaille
L’exposition graduée constitue la base : rester seul des durées progressivement croissantes, à des moments choisis, sans recourir aux stratégies d’apaisement immédiat. Quinze minutes, puis une heure, puis une soirée. L’objectif n’est pas de se forcer à souffrir mais de constater que l’angoisse monte, plafonne, et redescend d’elle-même — ce que l’évitement empêche justement d’observer.
Un deuxième axe concerne les crises d’angoisse lorsqu’elles surviennent : reconnaître les sensations, ne pas les interpréter comme le début d’une catastrophe, laisser passer.
Le troisième axe est analytique et souvent décisif dans la durée. La difficulté à être seul renvoie à la façon dont s’est construite la capacité à supporter l’absence — un processus qui se joue tôt, dans la relation aux premières figures d’attachement. Reprendre cette histoire permet d’aborder ce que la présence de l’autre vient combler, et ce qui reste à construire pour que la solitude cesse d’être une menace.
Quand consulter
- la solitude, même brève, déclenche une angoisse importante ;
- l’organisation quotidienne est conçue pour l’éviter ;
- elle empêche de dormir seul ou de rester seul chez soi ;
- elle maintient dans une relation devenue insatisfaisante ;
- elle s’accompagne de crises d’angoisse ou d’un retentissement sur le sommeil.
En cas d’idées suicidaires, le 3114 est joignable gratuitement 24 h/24.
Ce qu’il faut retenir
La peur d’être seul n’est pas un manque de caractère ni une dépendance à corriger par la volonté. C’est une angoisse qui obéit à des mécanismes connus, entretenue par les stratégies mêmes qui la soulagent, et qui se travaille par une exposition progressive doublée d’une compréhension de ce qu’elle recouvre. Elle appartient au champ des troubles anxieux, les plus répandus des troubles mentaux selon l’Organisation mondiale de la santé.
Sources
- Organisation mondiale de la santé — Anxiety disorders
- Inserm — Troubles anxieux
- Assurance Maladie — Troubles anxieux ou anxiété grave
Rodolphe Oppenheimer, psychanalyste et psychothérapeute. Cet article a une vocation d’information et ne remplace pas une consultation.
En parler
Si la solitude est devenue difficile à supporter, un premier échange permet de distinguer ce qui relève de l’angoisse et ce qui relève du lien. Les consultations se tiennent au cabinet ou en visioconsultation.