C'est presque toujours l'une des premières questions – posée au téléphone, en première séance, ou tue mais présente : « combien de temps ça va durer ? » Et derrière elle, une inquiétude bien légitime, nourrie par la légende noire : l'analyse interminable, les vingt ans de divan, le patient captif d'une cure qui ne finit jamais. La question mérite mieux que les deux réponses qu'on lui fait d'habitude – l'esquive (« ça dépend », qui sonne comme une dérobade) et le chiffre rassurant (qui serait un mensonge). Elle mérite la vérité, qui est plus intéressante que la légende : oui, une analyse prend du temps – des années, le plus souvent, et il y a à cela des raisons de structure qu'on peut expliquer ; non, elle n'est pas interminable – elle a une fin, des signes qui l'annoncent, et même un art de finir qui est l'un des moments les plus précieux du travail ; et surtout, la durée n'est pas ce qu'on croit : on ne va pas mieux « à la fin » – on change tout du long, et la question du temps se pose très différemment quand on a compris ce qui, exactement, prend du temps. Voici les réponses complètes.
Pourquoi ça prend du temps : les raisons de structure
Commençons par l'honnêteté comparative : les thérapies brèves existent, elles sont sérieuses, et pour des objectifs ciblés – une phobie, des paniques, une obsession – les thérapies cognitivo-comportementales, que je pratique également, obtiennent en quelques mois des résultats établis. Si votre demande est celle-là – faire tomber un symptôme précis, c'est souvent la bonne voie, et un praticien honnête vous le dira. L'analyse vise autre chose – et c'est cet autre chose qui explique son tempo.
Elle vise le fond : non pas gérer les productions du conflit – les symptômes, les répétitions – mais remanier le sol qui les produit. Or ce sol s'est constitué sur les quinze ou vingt premières années d'une vie : les gabarits relationnels, les contrats inconscients, les défenses, les loyautés – tout cela a été bâti lentement, couche après couche, et scellé par des décennies d'usage. On ne renégocie pas en dix séances des contrats signés dans l'enfance et honorés depuis quarante ans : le croire serait aussi naïf que de promettre une langue étrangère en un week-end – non par mauvaise volonté, mais parce que certains apprentissages ont une épaisseur incompressible.
Elle avance au rythme de l'inconscient – qui n'est pas celui de l'impatience : le matériau ne se livre pas sur commande – il vient par couches, protégé par les résistances (ces défenses qui, on l'a vu ailleurs, ne se forcent pas mais se déposent quand elles ne servent plus), et chaque grande découverte de la cure demande son temps de préparation souterraine : les patients le constatent avec étonnement – tel dossier, invisible pendant deux ans, s'ouvre soudain, et l'on comprend rétrospectivement que tout le travail d'avant y menait. L'analyse ressemble moins à une route qu'à une spirale : on repasse par les mêmes lieux, mais chaque fois plus profond – et ce qui semblait ressassement était forage.
Elle a besoin du transfert – et le transfert a besoin de temps : pour se nouer (la relation doit devenir suffisamment investie pour que les grandes matrices s'y rejouent), pour se déployer (les scénarios ne se montrent qu'à l'usage), et pour se dénouer – car la résolution du transfert est une part essentielle du travail, on va y venir. C'est une culture lente : on ne force pas une relation à porter ses fruits, on lui donne ses saisons.
Cela posé, précisons ce que la légende déforme. Les effets ne s'attendent pas : ils accompagnent – le soulagement de parler enfin, les premières prises de conscience, les symptômes qui souvent s'allègent tôt : l'analyse n'est pas un tunnel avec la lumière au bout – c'est un chemin qui éclaire à mesure. Les rythmes varient : une à trois séances hebdomadaires selon les cures et les vies – et il existe toute une gamme de travaux d'inspiration analytique plus resserrés, pour qui veut le fond sans l'ampleur. Et l'ordre de grandeur, puisqu'il faut le donner : les analyses se comptent généralement en années – quelques-unes – avec une variabilité irréductible qui tient à la question suivante.
De quoi dépend la durée ? De ce qu'on vient chercher
La durée d'une analyse n'est pas une propriété de la méthode : c'est une rencontre entre une demande et une histoire. Ce qu'on vient chercher, d'abord : soulager une souffrance circonscrite, ou remanier un rapport à soi – comprendre sa vie, cesser ses répétitions, devenir l'auteur de la suite : la seconde demande est plus vaste, et son temps aussi. Ce qu'on apporte, ensuite : l'épaisseur de l'histoire, la solidité des défenses, la profondeur des dossiers – certains inconscients ouvrent leurs archives plus volontiers que d'autres, et ce n'est ni mérite ni faute : c'est ainsi. Le rythme choisi, encore, et les saisons de la vie – car une analyse traverse des années réelles, avec leurs crises qui accélèrent et leurs périodes qui décantent. Une chose, en tout cas, ne détermine jamais la durée : l'intérêt de l'analyste – et il faut le dire nettement, contre la caricature du praticien qui « retient » : une analyse appartient à l'analysant ; elle dure tant qu'elle lui sert, et c'est lui, in fine, qui en décide – on y revient.
Comment sait-on que ça se termine : les signes de la fin
Voici la partie que la légende ignore superbement : la fin d'analyse est un phénomène clinique connu, avec ses signes – et ils sont beaux à décrire, car ils dessinent en creux ce qu'une analyse accomplit.
Les symptômes se sont tus – c'est le signe le plus simple, et le moins profond : ce qu'on venait déposer a été traité, les angoisses ont fondu, les inhibitions ont cédé. Mais les vrais signes sont ailleurs. Les répétitions ont cessé : les scénarios qui organisaient la vie – les castings amoureux, les impasses rejouées – ont perdu leur nécessité : on se surprend à choisir autrement, à réagir autrement, sans effort – le script n'écrit plus. Le passé est devenu visitable : l'histoire qu'on ne pouvait pas approcher sans tempête se raconte désormais avec justesse – ni déni ni débordement : c'est devenu du passé, au sens plein – su, éprouvé, classé. Le transfert s'est dégonflé : la figure immense des débuts – idéalisée, redoutée, indispensable – a retrouvé taille humaine : l'analyste est devenu ce qu'il était, un praticien qu'on estime, et dont – c'est le signe royal – on n'a plus besoin. Les séances ont changé de texture : on arrive avec moins de matière, non par résistance (l'analyste sait les distinguer) mais par paix – les semaines produisent moins de nœuds, les rêves eux-mêmes changent de ton ; certains patients le disent avec des mots touchants : « je crois que je viens surtout par habitude, maintenant » – et cette phrase-là, en fin de parcours, est un diagnostic. Et surtout : l'auto-analyse s'est installée – le patient fait seul, désormais, ce qui nécessitait deux : il entend ses lapsus, lit ses rêves, repère ses mouvements – l'outil a été intériorisé, et c'est la vraie définition d'une analyse réussie : non pas un patient guéri, mais un analysant devenu son propre analyste – équipé pour tout ce que la vie enverra encore.
L'art de finir : la dernière leçon
Quand ces signes convergent, la fin s'engage – et il faut savoir qu'elle est une phase, non un point : on ne quitte pas une analyse comme on annule un abonnement. La fin se parle – le désir de conclure s'apporte en séance, s'examine (est-ce une fuite devant un dossier qui approche, ou une vraie maturité ? l'analyste aide à ce discernement, sans jamais retenir) – puis elle se travaille, sur des semaines ou des mois : car cette séparation-là est le dernier grand matériau de la cure. Songez-y : pour tant de patients, toutes les séparations de la vie furent des arrachements – abandons, ruptures, deuils mal faits ; la fin d'analyse offre, pour la première fois peut-être, une séparation d'un autre type : choisie, préparée, parlée, sans drame ni dette – un lien qui se dépose parce qu'il a rempli son office. Réussir cette séparation-là, c'est réparer, en acte, toutes les autres : la fin de l'analyse est encore de l'analyse – et souvent son chapitre le plus dense.
Deux mots pour compléter le tableau. Peut-on partir avant ? Oui – toujours : des cures se font en tranches, avec des pauses de mois ou d'années, des retours à l'occasion d'un cap de vie – c'est une modalité normale et féconde, non un échec : Freud lui-même savait qu'une analyse n'est jamais « complète » – on ne vide pas un inconscient : on travaille jusqu'à suffisance, et la suffisance appartient à l'analysant. Et la question du coût – car « c'est long » veut dire aussi cela : posons-la en comptable honnête : quelques années de travail, contre quoi ? Contre les décennies que coûtent les répétitions non traitées – les mauvais mariages en série, les carrières sabotées, les symptômes chronicisés, la vie non choisie. À cette aune, l'analyse est probablement l'investissement au meilleur rendement qu'une existence puisse faire : on n'y répare pas une avarie – on y change le système d'exploitation, pour toutes les années restantes.
Alors, combien de temps ? Le temps qu'il faudra – à vous, pour ce que vous venez chercher : voilà la seule réponse vraie, et vous savez désormais qu'elle n'est pas une esquive mais une définition. Une chose est certaine, en revanche, et elle seule dépend de vous aujourd'hui : la durée d'une analyse se compte à partir de la première séance – pas des années passées à l'envisager. Celles-là, personne ne les rattrape. En visioconsultation, la première séance est à une semaine de ce texte : le temps, à partir de là, travaillera enfin pour vous.
Repères documentaires
Pour approfondir, voici quelques repères documentaires.
- Freud, S. (1937). L'analyse avec fin et l'analyse sans fin.
- Smit, Y. et al. (2012). The effectiveness of long-term psychoanalytic psychotherapy: a meta-analysis of randomized controlled trials. Consulter la source
- Fonagy, P. et al. (2015). Pragmatic randomized controlled trial of long-term psychoanalytic psychotherapy for treatment-resistant depression: TADS. Consulter la source
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