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Chaque nuit, sans exception, il se passe en vous quelque chose d'extraordinaire: un théâtre s'ouvre – décors, personnages, intrigues, émotions parfois bouleversantes – dont vous êtes à la fois l'auteur, la scène et le spectateur, et dont vous ne décidez rien. Au réveil, il en reste des fragments étranges: cette maison qui était la vôtre sans l'être, ce visage qui mélangeait deux personnes, cette angoisse pour un détail absurde, ce mort revenu converser. Et depuis toujours, l'humanité se pose la même question devant ces productions nocturnes: qu'est-ce que ça veut dire?

Toutes les civilisations ont répondu – dieux, présages, esprits – jusqu'à ce qu'un médecin viennois, en 1900, propose la réponse qui a changé l'histoire de la psychologie: le rêve ne vient pas d'ailleurs – il vient de vous; il n'annonce pas l'avenir – il parle de votre présent et de votre histoire; et il n'est pas un chaos – c'est un message, chiffré selon des règles précises, adressé par une part de vous à une autre. « La voie royale vers l'inconscient »: ainsi Freud nommait-il le rêve – et un siècle plus tard, dans la pratique quotidienne de la cure, il n'a rien perdu de ce statut: aucun matériau n'ouvre aussi directement les dossiers que la parole éveillée contourne. Cet article vous explique cette langue nocturne: comment le rêve se fabrique, pourquoi il se déguise, pourquoi les « dictionnaires des rêves » se trompent de méthode – et comment, en analyse, vos nuits deviennent le plus précieux des alliés.

La fabrique du rêve: un message qui se déguise

La découverte fondatrice tient en une distinction: le rêve que vous racontez au réveil – les images, l'histoire – n'est pas le rêve: c'en est la façade. Freud l'appelle le contenu manifeste – et sous cette façade travaille le contenu latent: les pensées, désirs et conflits qui ont réellement engendré le rêve, et que la façade à la fois exprime et dissimule. Entre les deux opère ce qu'il nomme le travail du rêve – une véritable usine de chiffrement, dont les procédés méritent d'être connus, car ils expliquent d'un coup toutes les étrangetés de vos nuits.

La condensation, d'abord: le rêve compresse – un seul personnage y fusionne plusieurs personnes (ce visage qui avait les yeux de votre mère et la voix de votre patronne: ce n'est pas une erreur de casting – c'est une équation: le rêve vous dit que ces deux figures, quelque part en vous, occupent la même place); un seul lieu superpose plusieurs époques; une seule image dit plusieurs choses – c'est pourquoi un rêve de trente secondes peut demander une séance entière: il est écrit en langue comprimée.

Le déplacement, ensuite – le procédé le plus rusé: le rêve déménage les charges émotionnelles – l'affect quitte l'élément important pour se poser sur un détail anodin. D'où ces angoisses de rêve absurdes – paniquer pour une valise, un train manqué, une porte – quand l'essentiel, lui, passe inaperçu dans un coin de la scène: le rêve cache sa marchandise en pleine vue, en braquant le projecteur ailleurs. Règle d'or de l'interprétation qui en découle: dans un rêve, l'important n'est presque jamais où l'émotion pointe – méfiez-vous des détails « insignifiants »: c'est souvent là que le message loge.

La mise en images, encore: le rêve ne dispose ni de concepts ni d'abstractions – il doit tout traduire en scènes visuelles, comme un cinéaste muet: les pensées deviennent des situations (se sentir « nul » devient être nu en public; « ne pas avancer dans sa vie » devient courir sur place; « porter trop » devient un bagage impossible), et les expressions se prennent au pied de la lettre – le rêve est un grand littéraliste, qui filme les métaphores.

L'élaboration secondaire, enfin: au réveil, l'esprit conscient repasse sur ce matériau étrange et le lisse en histoire à peu près racontable – ajoutant des transitions, bouchant les trous: c'est pourquoi le récit du rêve trahit toujours un peu le rêve, et pourquoi l'analyste s'intéresse tant aux incohérences, aux « je ne sais plus », aux versions qui changent: les coutures du récit signalent les points chauds.

Reste la question: pourquoi tout ce déguisement? Parce que la censure ne dort jamais tout à fait. Le rêve, dans la conception freudienne, met en scène des désirs et des pensées que la conscience n'admettrait pas en clair – et le sommeil affaiblit le censeur sans le supprimer: le compromis, c'est le chiffrement – le message passe, mais masqué: de quoi contenter le désir (il s'exprime) et le censeur (il ne se reconnaît pas). Et cette économie éclaire même les cauchemars: le cauchemar est souvent un rêve dont le déguisement a craqué – la charge était trop forte, le masque a glissé, l'angoisse a percé et vous a réveillé: le réveil est le disjoncteur. Cas à part, que la clinique du trauma a imposé: les rêves traumatiques – ceux qui rejouent la scène, brutalement, sans déguisement – obéissent à une autre logique: celle de la répétition qui tente, nuit après nuit, de maîtriser ce qui a débordé; ils relèvent du travail spécifique du psychotraumatisme, dont nous avons parlé ailleurs.

Pourquoi les « dictionnaires des rêves » se trompent – et quelle est la vraie méthode

Il faut ici démonter le contresens le plus répandu – celui des clés des songes, anciennes ou modernes: « rêver de dents qui tombent signifie X, rêver de serpent signifie Y ». La psychanalyse dit exactement l'inverse: il n'existe pas de code universel des rêves – car le rêve est écrit dans votre langue à vous: avec vos souvenirs, vos expressions, vos scènes, vos jeux de mots privés. La même image – une maison, un train, l'eau – porte des sens radicalement différents selon le rêveur, parce qu'elle s'est chargée différemment dans chaque histoire: votre grenier n'est pas le mien. Un dictionnaire qui prétend traduire pour tous traduit donc pour personne – il plaque un sens générique là où il fallait écouter un idiome singulier.

La vraie méthode découle de ce constat, et c'est celle de la cure: l'association libre sur le rêve. On ne « décode » pas d'en haut – on fait parler chaque fragment: l'analyste reprend un élément (« cette maison… la valise… ce personnage… ») et le rêveur associe – qu'est-ce que ça évoque, à quoi ça fait penser, où a-t-il déjà vu ça – sans trier; et de proche en proche, les associations mènent: au souvenir que l'image condensait, à la pensée que le détail déplaçait, au désir que la scène figurait. C'est un point capital et magnifique: la clé du rêve n'est pas dans un livre – elle est dans le rêveur: lui seul détient les associations qui déchiffrent son texte; l'analyste n'apporte pas le sens – il apporte la méthode, l'écoute qui repère les insistances, et l'art de poser la question au bon fragment. À quoi s'ajoutent les restes diurnes – le rêve construit toujours avec les matériaux de la veille: l'anodin de la journée recyclé en scène nocturne; retrouver le reste diurne, c'est souvent trouver le fil d'entrée.

Le rêve au travail dans la cure

Dans une analyse, les rêves deviennent vite ce qu'ils sont: le courrier de l'inconscient – et leur usage dépasse le déchiffrage pièce par pièce. Ils ouvrent ce que la parole éveillée contourne: tel patient qui n'aborde jamais son père en séance en rêve chaque semaine – le rêve met à l'ordre du jour ce que la censure diurne raye. Ils insistent: les rêves récurrents – même scène, mêmes lieux, depuis des années – sont des messages en souffrance, réexpédiés tant qu'ils ne sont pas ouverts; il est frappant de voir ces rêves-là cesser lorsque leur dossier a enfin été traité en séance: le facteur ne repasse plus quand la lettre est lue. Ils parlent du transfert: on rêve de son analyste – directement ou sous mille masques – et ces rêves-là sont de l'or: ils disent où en est la relation qui soigne. Et ils jalonnent la cure: les analystes le constatent régulièrement – les rêves changent à mesure que l'analyse avance; les scènes se transforment, les impasses oniriques s'ouvrent, comme si le chantier de jour se lisait dans les fondations de nuit.

Un mot pour les sceptiques de bonne foi: les neurosciences du sommeil ont, de leur côté, documenté les fonctions du rêve – consolidation de la mémoire, régulation émotionnelle – et il n'y a là nulle contradiction: elles décrivent la machinerie, la psychanalyse lit le texte – savoir comment s'imprime le journal ne dispense pas de le lire. Et un mot pour ceux qui « ne rêvent jamais »: tout le monde rêve, plusieurs fois par nuit – c'est le rappel qui manque, et il se cultive: un carnet au chevet, la consigne de noter au réveil même trois mots – et surtout un destinataire: c'est l'observation constante des analystes, presque touchante – les patients se mettent à se souvenir de leurs rêves quand quelqu'un les écoute; comme si l'inconscient, apprenant qu'il y a enfin un guichet ouvert, recommençait à poster. La visioconsultation n'y change rien – le rêve se raconte à distance comme il se raconte au cabinet, et certains patients aiment même lire leurs notes de la nuit depuis le lieu où ils ont rêvé.

Vous produisez chaque nuit, gratuitement, le matériau que des générations de sagesses ont tenu pour précieux – et vous le jetez chaque matin avec le réveil. Il suffit de peu pour commencer à le recueillir: un carnet, et quelqu'un à qui l'apporter. Vos rêves parlent de vous depuis toujours; la seule question est de savoir quand vous commencerez à leur répondre.

Histoire et autres approches de l’analyse des rêves

Les rêves intriguent l’humanité depuis des milliers d’années. Dans l’Antiquité, les Babyloniens et les Égyptiens leur attribuaient une portée prophétique ou céleste, tandis qu’Aristote les envisageait déjà comme des phénomènes psychologiques liés à l’activité de l’âme pendant le sommeil.

Au milieu du XIXe siècle apparaissent les premières recherches scientifiques sur les rêves. La publication par Freud de L’interprétation du rêve en 1900 marque ensuite un tournant majeur en intégrant leur étude à la relation thérapeutique. Jung adaptera cette perspective en considérant davantage le rêve comme une expression créatrice susceptible de participer à la résolution d’un conflit.

D’autres cadres ont également développé leur propre travail du rêve. La Gestalt-thérapie l’explore comme un message existentiel que la personne se donne à elle-même ; l’art-thérapie existentielle s’appuie sur les images oniriques et leur mise en forme ; certaines approches cognitivo-comportementales peuvent aussi utiliser le récit du rêve selon l’objectif thérapeutique.

Repères documentaires

Pour approfondir, voici quelques repères documentaires.

  • Freud, S. (1900). L’interprétation du rêve.
  • Freud, S. (1915). L’inconscient.
  • Ruby, P. M. (2011). Experimental research on dreaming: state of the art and neuropsychoanalytic perspectives. Consulter la source

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À propos de Rodolphe Oppenheimer

Rodolphe Oppenheimer, psychothérapeute, est psychanalyste, il consulte exclusivement en visioconsultation depuis Paris auprès de patients situés dans toute la France et dans l'ensemble des pays francophones. Auteur d'ouvrages de référence publiés notamment aux éditions Eyrolles, Ramsay et Odile Jacob. Chevalier de l'Ordre National du Mérite. Officier de l'Ordre des Palmes Académiques. Officier de l'Ordre du Mérite Agricole. Chevalier de l'Ordre des Arts et des Lettres. Commandeur de l'Étoile de Mohéli. Médaille d'Or de l'Étoile Civique – Soutenue par l'Académie Française. Médaille d'Or de La Renaissance Française.