Le refoulement constitue l’un des mécanismes de défense majeurs et fait l’objet d’une page distincte. Voici les autres formes que le psychisme peut mobiliser, leur fonction et les signes qui permettent de comprendre leur coût lorsqu’elles deviennent trop rigides.
Comment classer les mécanismes de défense ?
Les classifications des mécanismes de défense ont suscité de nombreuses discussions. Une première approche les classe selon leur caractère adaptatif : défenses matures, défenses intermédiaires ou névrotiques, et défenses immatures. Une autre les distingue selon qu’elles agissent principalement sur la pensée ou sur l’émotion.
Cette seconde séparation reste relative, car pensées et émotions s’entremêlent dans le fonctionnement psychique. Une défense qui agit d’abord sur la cognition peut donc modifier indirectement l’émotion, et inversement.
La galerie: reconnaîtrez-vous les vôtres?
Autour du refoulement, le psychisme a développé tout un arsenal – et chaque mécanisme mérite son portrait, car chacun se reconnaît… surtout chez les autres, on y reviendra.
Le déni: refuser de percevoir un morceau de réalité – non pas le contester après examen: ne pas le voir. Le diagnostic grave « pas entendu » (le médecin a parlé, le patient sort en ayant littéralement effacé la phrase), le couple mort depuis des années dont l'un des deux « tombe des nues » au départ de l'autre, les dettes qu'on n'ouvre plus, l'addiction évidente pour tous sauf pour l'intéressé. Le déni protège d'un effondrement – c'est sa noblesse d'urgence – mais il protège en aveuglant: la réalité niée continue, elle, son travail.
La projection: expulser hors de soi ce qu'on ne peut s'attribuer – et le retrouver chez l'autre. Le jaloux convaincu des infidélités de sa compagne – et travaillé par ses propres tentations; le colérique qui trouve tout le monde agressif; le malhonnête qui soupçonne chacun de le voler; et, à l'échelle des groupes, la fabrique du bouc émissaire – charger un autre de ce qu'on refuse de voir en soi. Règle d'or clinique, précieuse et inconfortable: ce que nous dénonçons avec le plus de véhémence chez autrui mérite toujours une vérification à domicile – l'intensité de la condamnation est parfois le reçu de la projection.
La rationalisation: habiller de bonnes raisons ce que de vrais motifs commandent. C'est le renard de la fable – les raisins inaccessibles décrétés « trop verts » – et c'est nous, quotidiennement: rester dans le poste qui détruit « par réalisme économique » (vrai motif: la peur), ne pas rappeler « parce qu'il doit être occupé » (vrai motif: la terreur du rejet), l'achat impulsif devenu « investissement ». La rationalisation est la défense préférée des intelligents: plus l'esprit est agile, plus les alibis sont convaincants – l'intelligence au service de l'aveuglement, cousine de l'intellectualisation dont nous avons parlé ailleurs: tout comprendre pour ne rien ressentir.
Le déplacement: la charge émotionnelle qui déménage – de son objet réel, dangereux, vers un objet plus commode. Le classique: la colère contre le patron (impossible à exprimer) déversée le soir sur le conjoint ou les enfants (disponibles) – on ne frappe pas le lion, on botte le chat; et son œuvre la plus élaborée: la phobie, où une angoisse née ailleurs se loge tout entière dans un objet-écran – l'avion, le pigeon, l'ascenseur – plus facile à éviter que le conflit d'origine.
La formation réactionnelle: transformer la pulsion en son contraire exact – et en faire trop. La sollicitude étouffante qui recouvre une hostilité inavouable (la douceur excessive envers la personne qu'on ne supporte pas – méfiez-vous de vos propres excès de gentillesse ciblés), la croisade morale du tenté (les pourfendeurs les plus véhéments d'un vice y sont parfois attachés par le lien le plus intime), la propreté obsessionnelle. La signature qui la trahit: l'excès et la rigidité – la vraie tendresse respire; la formation réactionnelle serre les dents.
L'annulation rétroactive: défaire magiquement ce qui a été fait ou pensé – le rituel qui « efface » (on la retrouve au cœur des TOC: le geste conjuratoire qui annule la mauvaise pensée), et sa version quotidienne: le cadeau d'après la vacherie, la gentillesse compensatoire qui solde une agression que l'autre n'a parfois même pas perçue – mais que notre comptabilité interne, elle, a enregistrée.
La régression: sous stress, revenir à une station antérieure – l'adulte débordé qui redevient enfant (bouderies, plaintes, besoin d'être materné, maladies refuges), le grand malade qui retrouve des fonctionnements de petit – retraite vers une époque où l'on était porté: compréhensible en crise, problématique en résidence principale.
Et la sublimation, enfin – l'aristocrate de la famille: la seule défense que la psychanalyse tienne pour une réussite. Elle ne nie pas la pulsion, ne la retourne pas, ne la projette pas – elle la canalise vers des buts élevés: l'agressivité devenue chirurgie, sport de combat ou art de la controverse; la curiosité interdite devenue recherche; les tourments devenus œuvre. La sublimation dépense l'énergie pulsionnelle au lieu de payer pour la contenir – c'est pourquoi elle enrichit quand les autres défenses appauvrissent: une part de ce que la civilisation a de meilleur est de la pulsion sublimée.
Le vrai critère: non pas se défendre, mais comment
Que faire de cette galerie? D'abord en tirer la leçon d'ensemble: se défendre n'est pas une pathologie – c'est la condition humaine: tout le monde, tout le temps, mobilise ces mécanismes, et ils furent tous, à leur heure, des solutions: le déni qui a permis de tenir, le refoulement qui a sauvé l'enfance, le déplacement qui a préservé un lien vital. La santé psychique ne se mesure pas à l'absence de défenses – elle se mesure à deux critères: leur coût (que me coûte cette armure – en énergie, en réalité déformée, en liens abîmés, en symptômes?) et leur souplesse: le psychisme sain dispose d'un répertoire varié qu'il module selon les situations; le psychisme en souffrance rejoue la même défense partout, tout le temps, massivement – l'armure devenue peau.
Reste le problème de méthode, et il est structurel: on ne voit pas ses propres défenses – c'est leur définition même: une défense repérée par son porteur a déjà cessé de fonctionner. Chacun diagnostique avec brio le déni de son frère, la projection de sa collègue, la rationalisation de son ami – et demeure aveugle sur son propre équipement. Quelques indices, tout de même, à l'usage des courageux: les réactions disproportionnées (là où l'on flambe pour peu, une défense est touchée), les condamnations véhémentes (voir plus haut: vérification à domicile), les excès trop parfaits (la gentillesse qui serre les dents), et – l'indice le plus fiable – ce que plusieurs personnes qui vous aiment vous ont dit, et que vous avez chaque fois balayé: quand trois témoins honnêtes voient le même mur, c'est rarement le paysage qui se trompe.
C'est ici que l'analyse trouve l'un de ses offices les plus délicats – et il faut dire comment elle procède, car c'est tout sauf un démantèlement: un analyste ne fracasse jamais une défense – d'abord parce que c'est inutile (une armure attaquée se renforce), ensuite parce que c'est dangereux: les défenses tiennent des murs porteurs, et l'on ne retire pas un étai sans savoir ce qu'il soutient. Le travail est inverse: rendre pensable ce contre quoi l'on se défendait – accueillir, dans la sécurité du cadre et au rythme du patient, le contenu que l'armure gardait: le chagrin sous le déni, la colère sous la gentillesse, le désir sous la croisade. Et il se produit alors ce que les analystes observent comme une loi: les défenses tombent d'elles-mêmes quand elles ne servent plus – nul besoin de les arracher: rendues inutiles, elles se déposent, comme une armure au retour de la guerre. L'énergie qu'elles mobilisaient revient; la réalité, moins filtrée, redevient nette; et la personne découvre ce que l'armure, en la protégeant, lui coûtait de monde.
Ce travail-là – patient, respectueux, profond – se mène pleinement en visioconsultation. Vous vivez dans une armure dont vous ignorez le poids, puisque vous ne l'avez jamais posée; la cure est peut-être le seul vestiaire qui existe pour cela: un lieu assez sûr pour se déséquiper – pièce par pièce, à son heure – et sentir enfin ce que pèse un pas sans elle.
Repères documentaires
Pour approfondir, voici quelques repères documentaires.
- Freud, A. (1936). Le Moi et les mécanismes de défense.
- Bond, M. (2004). Empirical studies of defense style: relationships with psychopathology and change. Consulter la source
- Andrews, G., Singh, M. et Bond, M. (1993). The Defense Style Questionnaire. Consulter la source
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