Certaines souffrances psychiques sont visibles. Elles se lisent dans les larmes, l’abattement, les crises d’angoisse ou les troubles du comportement. D’autres, en revanche, demeurent largement méconnues, y compris par certains professionnels de santé. L’akathisie appartient à cette seconde catégorie.
Le terme est peu connu du grand public. Pourtant, ceux qui en ont souffert la décrivent souvent comme l’une des expériences les plus pénibles de leur existence. Certains patients vont jusqu’à parler de « torture intérieure », de « cauchemar éveillé » ou encore d’« enfer neurologique ».
L’akathisie n’est pas une maladie à proprement parler. Il s’agit d’un syndrome neuropsychiatrique caractérisé par une agitation psychomotrice intense associée à un besoin irrépressible de mouvement. Cette définition médicale paraît relativement simple. L’expérience vécue, elle, est d’une tout autre nature.
Une agitation qui vient de l’intérieur
Le mot akathisie provient du grec ancien et signifie littéralement « incapacité à rester assis ». Cette traduction décrit assez bien le symptôme le plus visible : l’impossibilité de demeurer immobile.
Le patient se lève constamment. Il marche sans raison apparente. Il balance ses jambes, croise puis décroise les pieds, fait les cent pas dans son appartement, tourne autour de la table du salon ou arpente les couloirs d’un service hospitalier.
Pour l’observateur extérieur, cette agitation peut sembler anodine.
Pour la personne qui la subit, elle est souvent insupportable.
Le problème est que le mouvement n’est pas volontaire. Il ne procure aucun plaisir. Il ne soulage que très temporairement une tension interne qui revient presque immédiatement.
De nombreux patients décrivent une sensation de pression physique et psychique difficile à verbaliser. Ils parlent d’un besoin de sortir de leur propre corps, d’une impossibilité à trouver une position confortable ou encore d’une impression permanente d’être au bord de l’explosion.
Cette souffrance est parfois si intense que certains malades préfèrent marcher pendant des heures plutôt que d’essayer de rester assis quelques minutes.
Une affection connue depuis plus d’un siècle
L’akathisie n’est pas une découverte récente.
Le neurologue tchèque Ladislav Haškovec l’avait déjà décrite au début du XXe siècle. Toutefois, c’est avec l’apparition des neuroleptiques dans les années 1950 que le phénomène est devenu un véritable sujet médical.
Les premiers antipsychotiques ont révolutionné la psychiatrie en permettant de traiter efficacement les hallucinations, les délires et certains troubles sévères du comportement. Mais ces médicaments ont également révélé une série d’effets secondaires neurologiques jusque-là peu connus.
Parmi eux figurait l’akathisie.
Rapidement, les psychiatres ont constaté que certains patients traités développaient une agitation motrice particulière, très différente de celle observée dans les troubles anxieux classiques.
Malgré plusieurs décennies de recherche, cette complication reste encore aujourd’hui sous-diagnostiquée.
Pourquoi apparaît-elle ?
Le cerveau fonctionne grâce à des milliards de connexions chimiques impliquant différents neurotransmetteurs.
L’un des plus importants est la dopamine.
Cette molécule joue un rôle essentiel dans la régulation des mouvements, de la motivation, de l’attention et du plaisir.
De nombreux médicaments psychiatriques agissent précisément sur les circuits dopaminergiques.
Lorsqu’un traitement modifie brutalement l’équilibre de ces systèmes, certains patients développent une akathisie.
Le mécanisme exact demeure complexe et probablement multifactoriel. Les chercheurs pensent aujourd’hui qu’il existe une interaction entre les systèmes dopaminergiques, sérotoninergiques et noradrénergiques.
Cette complexité explique pourquoi l’akathisie peut apparaître dans des situations très différentes.
Les médicaments les plus souvent impliqués
Les neuroleptiques ou antipsychotiques constituent la cause la plus fréquente.
Les molécules anciennes, dites de première génération, sont particulièrement concernées. Toutefois, les antipsychotiques plus récents ne sont pas totalement exempts de risque.
Mais limiter l’akathisie aux seuls neuroleptiques serait une erreur.
De nombreux antidépresseurs peuvent également provoquer ce syndrome.
Les inhibiteurs sélectifs de la recapture de la sérotonine (ISRS), largement prescrits dans le traitement de la dépression et des troubles anxieux, ont été impliqués dans plusieurs cas documentés.
Certains médicaments utilisés contre les nausées, notamment le métoclopramide, peuvent également déclencher une akathisie parfois spectaculaire.
On observe aussi ce phénomène dans certains traitements neurologiques, ainsi que lors du sevrage brutal de médicaments psychotropes, notamment certaines benzodiazépines.
Le risque augmente généralement lors de l’instauration du traitement, d’une augmentation de dose ou d’un changement thérapeutique rapide.
Quand l’akathisie est prise pour de l’anxiété
L’une des grandes difficultés diagnostiques réside dans la ressemblance apparente entre l’akathisie et certains troubles anxieux.
Le patient semble agité.
Il paraît nerveux.
Il dit ne pas tenir en place.
Beaucoup de praticiens pensent alors immédiatement à une anxiété importante ou à une rechute psychiatrique.
Pourtant, les deux phénomènes sont différents.
Dans l’anxiété, la peur ou les pensées inquiétantes occupent généralement le premier plan.
Dans l’akathisie, la sensation corporelle est souvent dominante.
Le patient décrit davantage une tension physique incontrôlable qu’une inquiétude mentale.
Cette distinction est essentielle.
Lorsque l’akathisie est confondue avec une aggravation psychiatrique, il arrive que le médecin augmente la dose du médicament responsable.
Le résultat est alors catastrophique : les symptômes s’intensifient encore davantage.
Une souffrance psychologique considérable
Ce qui frappe lorsqu’on écoute les patients, c’est l’extrême violence subjective de leur expérience.
Les témoignages recueillis dans la littérature médicale présentent souvent des similitudes remarquables.
Beaucoup parlent d’une agitation impossible à supporter.
Certains évoquent une sensation d’emprisonnement.
D’autres décrivent un sentiment de panique permanent.
L’incapacité à trouver du repos entraîne rapidement une fatigue considérable.
Le sommeil devient difficile.
La concentration diminue.
Les activités quotidiennes deviennent pénibles.
Les relations familiales peuvent également se détériorer. Les proches comprennent rarement ce qui se passe. Ils interprètent parfois l’agitation comme de l’impatience, de l’irritabilité ou un manque de volonté.
Le patient se retrouve alors doublement isolé : par sa souffrance et par l’incompréhension qu’elle suscite.
Le risque suicidaire
C’est probablement l’aspect le plus préoccupant de l’akathisie.
Depuis plusieurs décennies, les chercheurs soulignent l’existence d’un lien entre akathisie sévère et idées suicidaires.
Il ne s’agit pas nécessairement d’une dépression.
Dans de nombreux cas, le patient ne souhaite pas mourir.
Il souhaite simplement que la souffrance cesse.
Cette nuance est fondamentale.
Lorsqu’une tension intérieure devient permanente et semble ne jamais devoir disparaître, certaines personnes finissent par envisager des gestes désespérés.
Cette réalité impose une vigilance particulière aux médecins, aux psychiatres et aux familles.
Toute apparition brutale d’idées suicidaires après l’introduction ou la modification d’un traitement psychotrope doit conduire à rechercher systématiquement une éventuelle akathisie.
Les différentes formes d’akathisie
L’akathisie n’est pas toujours identique.
On distingue généralement plusieurs formes.
L’akathisie aiguë apparaît dans les jours ou les semaines suivant l’introduction d’un traitement.
L’akathisie chronique persiste pendant plusieurs mois.
L’akathisie tardive survient après une exposition prolongée à certains médicaments.
Enfin, l’akathisie de sevrage apparaît lors de l’arrêt ou de la diminution rapide de certaines substances.
Cette diversité contribue parfois à retarder le diagnostic.
Comment établir le diagnostic ?
Il n’existe aucun examen biologique permettant de confirmer une akathisie.
Le diagnostic est avant tout clinique.
L’interrogatoire joue un rôle central.
Le médecin doit rechercher la présence simultanée :
- d’une agitation motrice observable ;
- d’un besoin subjectif de mouvement ;
- d’un contexte médicamenteux compatible.
Des échelles d’évaluation spécialisées, comme la Barnes Akathisia Rating Scale, permettent de mesurer la sévérité du trouble.
Cependant, l’outil principal demeure l’écoute attentive du patient.
Un malade qui explique : « Je ne peux pas rester assis plus de trente secondes » ou « J’ai l’impression que quelque chose me pousse à marcher sans arrêt » fournit souvent des indices diagnostiques précieux.
Quels traitements ?
La première étape consiste à identifier la cause.
Lorsqu’un médicament est impliqué, une réduction progressive de la dose ou un changement thérapeutique peut être envisagé.
Cette décision doit toujours être prise sous supervision médicale.
L’arrêt brutal est généralement déconseillé.
Plusieurs traitements symptomatiques ont montré une certaine efficacité.
Les bêtabloquants, notamment le propranolol, constituent souvent le traitement de référence.
Certaines benzodiazépines peuvent également soulager les symptômes.
La mirtazapine à faible dose a donné des résultats intéressants dans plusieurs études.
D’autres approches pharmacologiques existent mais doivent être adaptées à chaque situation individuelle.
Dans la majorité des cas, lorsque le diagnostic est posé rapidement, l’évolution est favorable.
Point de prudence médicale
Cet article a une vocation informative et ne remplace pas l’avis d’un médecin. En cas de symptômes apparus après l’introduction, l’arrêt ou la modification d’un traitement, il est important de contacter le médecin prescripteur et de ne pas modifier seul son traitement. En cas de détresse intense ou d’idées suicidaires, appelez les urgences ou le 3114, numéro national de prévention du suicide en France.
Le rôle du psychothérapeute
Même si l’akathisie est avant tout un phénomène neurobiologique, l’accompagnement psychologique conserve toute son importance.
Le patient traverse souvent une période d’incompréhension et de peur.
Beaucoup craignent de devenir fous.
D’autres pensent que leur maladie psychiatrique s’aggrave.
Le rôle du thérapeute est alors d’expliquer, de rassurer et d’aider la personne à retrouver un sentiment de contrôle.
Comprendre ce qui arrive constitue déjà une forme de soulagement.
Mettre un nom sur la souffrance permet souvent de rompre le sentiment d’isolement.
Une meilleure formation est nécessaire
L’akathisie demeure aujourd’hui insuffisamment connue.
Certains patients consultent plusieurs professionnels avant qu’un diagnostic correct soit enfin posé.
Cette situation n’est plus acceptable.
La diffusion des connaissances médicales, la formation continue des soignants et l’information des patients doivent être renforcées.
Chaque praticien prescrivant un psychotrope devrait connaître les signes d’alerte.
Chaque patient débutant un traitement potentiellement concerné devrait être informé de cette possibilité.
Conclusion
L’akathisie est bien davantage qu’un simple effet secondaire. Elle représente une véritable souffrance humaine, parfois dévastatrice, souvent invisible.
Parce qu’elle mime l’anxiété ou l’agitation psychologique, elle passe encore trop souvent inaperçue. Pourtant, lorsqu’elle est reconnue, des solutions existent.
Écouter le patient, prendre au sérieux son vécu et ne jamais réduire sa plainte à une simple nervosité constituent les premières étapes d’une prise en charge efficace.
Dans une médecine moderne qui affirme placer la personne au cœur du soin, l’akathisie nous rappelle une vérité essentielle : certains symptômes ne se voient pas toujours, mais ils n’en sont pas moins réels.
En parler dans un cadre thérapeutique
L’akathisie doit être repérée et prise en charge médicalement. L’accompagnement psychothérapeutique peut aussi aider à mettre des mots sur la peur, l’incompréhension et l’isolement que cette souffrance peut provoquer.
Rodolphe Oppenheimer propose des consultations et téléconsultations de psychologie pour accompagner les troubles anxieux, les phobies, les états de souffrance psychique et les situations où un cadre d’écoute devient nécessaire.