De toutes les formes de thérapie, c'est la plus célèbre – et la plus mal connue. Chacun en possède des images : le divan, le praticien silencieux derrière, Freud et son cigare, les rêves qu'on raconte, les années qui passent. Des images si installées qu'elles tiennent lieu de savoir – et qui découragent souvent ceux-là mêmes que la psychanalyse pourrait le plus aider : « ce n'est pas pour moi », « c'est interminable », « on n'y parle que de sa mère », « le psy ne dit rien, à quoi bon ». Il est temps de remettre les choses à leur place : dire ce qu'est réellement une psychanalyse aujourd'hui – ce qui s'y passe, ce qu'on y cherche, ce qui la distingue des autres approches, à qui elle s'adresse, et ce qu'on peut légitimement en attendre.
Car voici la conviction qui guide cet article, forgée par la pratique : la psychanalyse n'est pas une relique – c'est une expérience irremplaçable, la seule à offrir ce qu'elle offre : non pas la disparition rapide d'un symptôme, mais la rencontre avec soi-même – celle qui change la vie parce qu'elle change celui qui la vit.
L'idée fondatrice : nous ne savons pas ce que nous savons
Toute la psychanalyse repose sur une découverte – une seule, immense : nous sommes habités par une vie psychique qui nous échappe. Une part de ce que nous sommes – désirs, peurs, conflits, loyautés, souvenirs – travaille en nous sans que nous le sachions : c'est l'inconscient. Et cette part invisible n'est pas un grenier inerte : elle agit – elle choisit nos partenaires, sabote nos projets, fabrique nos symptômes, écrit nos répétitions. Chacun peut en apercevoir les traces dans sa propre vie : ces scénarios qui se rejouent – toujours le même type de partenaire, le même conflit avec l'autorité, le même échec au seuil de la réussite – comme si quelqu'un, en coulisses, suivait un script que nous n'avons pas lu ; ces réactions disproportionnées dont nous sommes les premiers surpris ; ces symptômes – angoisses, inhibitions, obsessions – qui semblent absurdes et tiennent bon contre toute volonté ; ces lapsus et ces oublis trop bien choisis pour être innocents.
La proposition psychanalytique découle de cette découverte, et elle est d'une logique limpide : si ce qui nous fait souffrir agit depuis l'ombre, alors le traitement consiste à l'amener à la lumière. Non pas par une introspection volontaire – l'inconscient, par définition, échappe à l'examen direct – mais par une méthode spécifique, inventée pour contourner la censure intérieure : la cure.
Ce qui se passe réellement dans une cure
Concrètement, une psychanalyse est une conversation d'un type unique au monde – régie par une seule règle, dite fondamentale, que l'analyste énonce au départ : dites ce qui vous vient, tout ce qui vous vient, sans trier. Sans écarter ce qui semble absurde, hors sujet, gênant, insignifiant. C'est l'association libre – et cette règle si simple est une machine de précision : car en levant le tri conscient, elle laisse affleurer l'autre logique – les enchaînements inattendus, le souvenir qui surgit « sans raison » au milieu d'une phrase, le mot qui en cache un autre, le rêve raconté qui éclaire soudain le problème du jour. Le matériau de l'analyse, c'est cela : votre parole laissée libre – et ses accidents, qui n'en sont pas.
Le rôle de l'analyste, alors ? Ni conseiller, ni juge, ni décrypteur tout-puissant : une écoute – mais d'une espèce particulière, entraînée à entendre ce que le discours dit sans le dire : les répétitions qui insistent, les absences remarquables (ce père jamais mentionné en deux ans), les mots qui reviennent, les liens que le récit fait sans les voir. Et une parole – rare, c'est vrai, mais pas absente : l'analyste intervient – il ponctue, souligne, questionne, interprète – au moment où son intervention peut faire mouche, c'est-à-dire faire entendre au patient quelque chose qu'il était sur le point de pouvoir entendre. Le fameux silence analytique n'est ni de la froideur ni de l'absence : c'est un espace laissé libre – pour que votre parole s'y déploie sans être orientée, et pour que ce qui doit monter ait la place de monter. Beaucoup découvrent, après l'appréhension des débuts, que ce silence-là est l'un des rares luxes de l'existence : un lieu où l'on peut tout dire, où personne ne vous coupe, ne vous juge, ne ramène la conversation à soi – où quelqu'un vous écoute vraiment, à un niveau où personne ne vous a jamais écouté.
Et puis il y a ce qui fait la spécificité absolue de la méthode : le transfert. À mesure que la cure avance, la relation à l'analyste devient elle-même le théâtre où se rejouent les grandes matrices affectives du patient – on attend de lui, on redoute de lui, on lui adresse ce qu'on a attendu, redouté, adressé aux figures fondatrices de sa vie. Loin d'être un parasite, cette répétition est l'instrument même du traitement : ce qui se rejoue là, en séance, en direct, peut enfin être vu, parlé, dénoué – non plus raconté de loin, mais vécu et travaillé sur place. C'est ce qui distingue radicalement la psychanalyse d'une conversation, même profonde : on n'y parle pas seulement de ses liens – on y répare dans un lien.
Ce qu'on y gagne : le symptôme, et bien plus que le symptôme
Il faut être honnête sur la promesse, car elle diffère de celle des autres approches. Les thérapies cognitivo-comportementales – que je pratique et enseigne également, et dont l'efficacité sur les troubles ciblés est établie – visent le symptôme : la phobie, la panique, l'obsession, avec des protocoles et des délais courts ; c'est leur force, et pour bien des situations, c'est exactement ce qu'il faut. La psychanalyse vise autre chose : la source. Elle fait le pari – vérifié chaque jour en cabinet – que le symptôme est une formation de compromis : la solution que le psychisme a trouvée, à un moment donné, à un conflit qu'il ne pouvait pas résoudre autrement ; et que si l'on traite le symptôme sans toucher au conflit, celui-ci, resté entier, trouvera d'autres porte-voix – c'est le déplacement bien connu : la phobie guérie remplacée par une autre, l'angoisse qui déménage. L'analyse s'attaque au conflit lui-même – et quand il se dénoue, les symptômes qui s'en nourrissaient tombent d'eux-mêmes, souvent sans qu'on les ait visés directement : ils n'avaient plus de raison d'être.
Mais le gain véritable dépasse le symptôme – et c'est ce que les personnes analysées décrivent le mieux : on n'y devient pas seulement moins souffrant – on y devient plus soi. Comprendre son histoire – non pas la connaître : la comprendre, y compris ce qu'on s'était toujours caché – libère des scripts qui la rejouaient ; les répétitions perdent leur nécessité quand leur ressort est vu ; les choix – d'amour, de travail, de vie – cessent d'être dictés par des loyautés invisibles ; l'énergie immense que le refoulement mobilisait revient à la vie ; et quelque chose s'installe qu'aucune technique ne donne : une liberté intérieure – celle de qui n'est plus agi par son ombre. Voilà pourquoi l'analyse attire aussi des gens « sans symptôme » : ceux qui butent sur un sentiment de fausseté, de répétition, de vie non choisie – et pour qui la question n'est pas « comment aller mieux » mais « comment devenir enfin celui que je suis ».
Les objections honnêtes – et les réponses honnêtes
« C'est long. » Oui – plus long qu'une thérapie brève, car on ne renégocie pas en dix séances des contrats signés dans l'enfance : le rythme de l'inconscient n'est pas celui de l'impatience, et le respecter est une condition du travail. Mais précisons : une analyse d'aujourd'hui se pratique à des rythmes variés – une à trois séances par semaine, elle produit ses effets en chemin (on ne va pas mieux « à la fin » : on change tout du long), et sa durée n'est pas une dérive : c'est la contrepartie de sa profondeur – on n'en sort pas rafistolé, on en sort remanié. « Ce n'est pas prouvé. » Disons les choses justement : l'évaluation scientifique s'est historiquement mieux accordée aux thérapies protocolisées – plus faciles à mesurer – mais les études au long cours existent et montrent les effets durables des thérapies psychodynamiques, avec cette particularité remarquable : leurs bénéfices continuent de croître après la fin du traitement – signature d'un travail qui a modifié la structure, pas seulement calmé la surface. « On n'y parle que du passé. » Non : on y parle de tout – et le passé n'y est convoqué que parce qu'il est présent : agissant, ici et maintenant, dans vos choix et vos impasses ; l'analyse ne cultive pas la nostalgie – elle désamorce ce qui, du passé, n'est jamais passé. « Le divan, vraiment ? » Le dispositif – allongé, l'analyste hors du champ de vision – a sa raison : soustraire la parole au face-à-face social, à la surveillance du visage de l'autre, pour la laisser aller où elle doit ; mais il n'est pas un dogme : bien des cures se mènent en face-à-face, et – j'y reviendrai dans un article dédié – la visioconsultation a ouvert au dispositif analytique des possibilités que les praticiens constatent chaque jour : la parole y circule, le transfert s'y noue, le travail s'y fait – depuis chez soi, qui n'est pas le plus mauvais endroit pour rencontrer son intimité.
À qui s'adresse, finalement, la psychanalyse ? À ceux dont la souffrance revient toujours – les symptômes qui résistent ou se déplacent, les scénarios qui se répètent ; à ceux que leur vie interroge plus qu'elle ne les fait souffrir – le sentiment de passer à côté, de jouer un rôle, de ne pas choisir ; à ceux qui pressentent que leur problème a un fond – et que c'est le fond qu'ils veulent atteindre cette fois. Elle demande une seule chose en entrée : non pas d'être cultivé, ni d'aller très mal, ni de « croire » en Freud – simplement le désir de savoir ce qui se joue en soi, et le courage tranquille de le découvrir. Si ce désir-là vous a mené jusqu'au bout de cette page, il mérite mieux qu'une page : il mérite une première séance – elle n'engage à rien, sinon à commencer d'entendre ce que vous avez à vous dire.
Repères documentaires
Pour approfondir, voici quelques repères documentaires.
- Freud, S. (1915). L'inconscient.
- Shedler, J. (2010). The efficacy of psychodynamic psychotherapy. American Psychologist. Consulter la source
- Trotta, A. et al. (2024). The efficacy of psychodynamic psychotherapy for young adults: a systematic review and meta-analysis. Consulter la source
- International Psychoanalytical Association. About psychoanalysis. Consulter la source
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