
Auto-sabotage, peur de réussir, peur d’échouer : quand une partie de nous s’oppose au changement
Il arrive qu’une personne souhaite profondément aller mieux tout en adoptant, parfois sans le savoir, des comportements qui semblent aller dans la direction opposée. Elle veut changer de vie mais reporte continuellement une décision. Elle souhaite réussir mais abandonne au moment où les choses commencent à fonctionner. Elle désire sortir d’une relation qui la fait souffrir mais reproduit les mêmes choix. Elle commence une psychothérapie avec motivation puis manque des séances ou évite précisément les sujets les plus importants.
La psychanalyse désigne ce phénomène par un terme central : la résistance.
La résistance ne signifie pas que le patient ne veut pas guérir. Elle traduit plutôt l’existence d’un conflit psychique : une partie consciente de la personne souhaite évoluer, tandis qu’une autre partie cherche à préserver un équilibre ancien, même lorsque celui-ci est devenu douloureux.
Qu’appelle-t-on résistance en psychanalyse ?
Chez Freud, la résistance désigne l’ensemble des forces psychiques qui s’opposent au déroulement du travail analytique.
Dès les Études sur l’hystérie, publiées avec Josef Breuer en 1895, Freud constate que certains souvenirs particulièrement pénibles deviennent difficiles à retrouver ou à verbaliser. Plus le travail thérapeutique se rapproche d’un contenu émotionnellement chargé, plus peuvent apparaître des hésitations, des oublis, des silences ou des détours.
Ce qui est difficile à dire n’est donc pas nécessairement oublié au sens ordinaire du terme. Il peut exister une force psychique qui maintient certaines représentations hors du champ de la conscience.
La résistance constitue en quelque sorte la manifestation, dans la cure, des mécanismes qui ont initialement contribué à maintenir le conflit inconscient.
Pourquoi résistons-nous à ce qui pourrait nous faire du bien ?
Cela peut paraître contradictoire : pourquoi une personne venue consulter précisément parce qu’elle souffre s’opposerait-elle au changement ?
Parce qu’un symptôme n’est pas toujours seulement un problème à éliminer.
Il peut également jouer une fonction psychique.
Une conduite anxieuse, une inhibition, une dépendance affective ou un comportement répétitif peuvent par exemple protéger d’une peur plus profonde, éviter une confrontation, empêcher une prise de risque ou maintenir une organisation psychique devenue familière.
Le symptôme fait souffrir, mais il peut simultanément protéger.
C’est l’une des raisons pour lesquelles le changement peut provoquer de l’angoisse.
On retrouve alors des situations très humaines :
- vouloir réussir tout en redoutant les conséquences de cette réussite ;
- souhaiter être aimé tout en fuyant lorsque la relation devient sérieuse ;
- avoir peur de l’échec au point de ne jamais tenter réellement ;
- se sentir incapable de prendre une décision ;
- remettre sans cesse au lendemain un projet pourtant désiré ;
- abandonner lorsqu’un objectif commence à devenir accessible ;
- reproduire des situations dont on sait pourtant qu’elles nous font souffrir.
Ce que l’on appelle aujourd’hui auto-sabotage peut ainsi, dans certaines situations, être compris comme l’expression d’une résistance psychique.
Les différentes formes de résistance décrites par Freud
Dans Inhibition, symptôme et angoisse (1926), Freud distingue plusieurs formes de résistance.
Certaines sont liées au Moi. C’est notamment le cas de la résistance produite par le refoulement : le psychisme cherche à empêcher le retour d’idées, de souvenirs ou de désirs qui pourraient provoquer de l’angoisse.
Une autre peut apparaître à travers le transfert, lorsque les sentiments, attentes ou conflits autrefois vécus avec des personnes importantes de l’histoire du patient se rejouent dans la relation avec le psychanalyste.
Freud évoque également ce que l’on appelle le bénéfice secondaire de la maladie : un symptôme peut parfois, indépendamment de la souffrance qu’il engendre, apporter indirectement certains avantages ou éviter certaines situations.
Il décrit également une résistance provenant du Ça, liée notamment à la difficulté à abandonner certains modes anciens de fonctionnement pulsionnel.
Enfin, Freud accorde une importance particulière à la résistance provenant du Surmoi.
Culpabilité inconsciente et difficulté à accepter d’aller mieux
Certaines personnes paraissent parfois capables d’accepter la souffrance plus facilement que la réussite.
Dès qu’une amélioration se produit, un phénomène étrange apparaît : elles rechutent, prennent une décision qui les met en difficulté, interrompent un projet ou semblent détruire ce qu’elles venaient précisément de construire.
Freud relie certains de ces phénomènes à la culpabilité inconsciente.
Une personne peut avoir développé, au cours de son histoire, la conviction profonde qu’elle n’a pas le droit d’être heureuse, de réussir, de dépasser quelqu’un, d’être libre ou simplement de recevoir quelque chose de positif.
Cette conviction n’est évidemment pas nécessairement consciente.
Elle peut pourtant orienter une multitude de comportements.
Une réussite professionnelle pourra provoquer un malaise. Une relation affective heureuse pourra devenir angoissante. Une amélioration psychique pourra même être vécue comme une transgression.
Le sujet peut alors, sans en comprendre la raison, revenir vers une situation qui lui est familière.
La réaction thérapeutique négative
Freud utilise l’expression réaction thérapeutique négative pour décrire certaines situations où l’amélioration elle-même semble provoquer une aggravation.
Le traitement progresse.
Le patient comprend certains mécanismes.
Il commence à aller mieux.
Puis, paradoxalement, quelque chose se dérègle : les symptômes réapparaissent, la personne abandonne une avancée ou produit une nouvelle difficulté.
Dans Le Moi et le Ça (1923), Freud rapproche ce phénomène du sentiment inconscient de culpabilité et du besoin de punition.
Ce mécanisme reste particulièrement intéressant cliniquement : il montre que comprendre intellectuellement ce qui nous arrive ne suffit pas toujours à changer.
On peut parfaitement savoir qu’un comportement nous fait du mal et continuer pourtant à le répéter.
À quoi reconnaît-on une résistance pendant une psychanalyse ?
La résistance ne se manifeste pas nécessairement par un refus spectaculaire.
Elle se glisse souvent dans des comportements apparemment anodins.
Un patient peut par exemple :
- oublier régulièrement ses rendez-vous ;
- arriver fréquemment en retard ;
- avoir soudainement « rien à dire » lorsqu’un sujet sensible a été abordé ;
- changer de sujet au moment où une émotion apparaît ;
- parler d’éléments secondaires pour éviter une question essentielle ;
- annoncer une information importante au moment même où la séance se termine ;
- interrompre momentanément son travail thérapeutique lorsqu’une évolution se produit ;
- prendre une décision majeure entre deux séances sans jamais évoquer les hésitations qui l’ont précédée ;
- multiplier les raisons de ne pas entreprendre quelque chose qu’il affirme pourtant souhaiter.
Mais la résistance ne se limite évidemment pas au cadre de la séance.
Dans la vie quotidienne, elle peut prendre la forme de la procrastination, de l’indécision chronique, de la peur de l’engagement, du perfectionnisme, de la peur de réussir ou de l’impression de « toujours tout gâcher au dernier moment ».
Pourquoi répétons-nous parfois les mêmes scénarios ?
L’un des constats les plus déroutants en psychothérapie est la répétition.
Une personne peut reconnaître très clairement qu’une situation lui fait du mal et pourtant la reproduire plusieurs fois.
Les partenaires changent mais la relation ressemble étrangement à la précédente.
Les employeurs changent mais les mêmes conflits apparaissent.
Les projets changent mais l’abandon intervient toujours au même moment.
La psychanalyse ne considère pas cette répétition comme une simple absence de volonté.
Elle cherche plutôt à comprendre ce qui, dans cette répétition, possède une cohérence inconsciente.
La question devient alors moins :
« Pourquoi est-ce que je fais encore cela ? »
que :
« Qu’est-ce que cette situation représente pour moi, et pourquoi ai-je besoin de la reproduire ? »
La résistance n’est pas l’ennemie de la thérapie
Il serait cependant erroné de considérer la résistance comme une faute du patient ou comme une mauvaise volonté.
Au contraire, elle constitue un matériau précieux du travail thérapeutique.
Une résistance indique souvent que la thérapie s’approche d’un point psychiquement important.
Plutôt que de chercher à la combattre brutalement, le travail analytique consiste à l’observer, à comprendre sa fonction et à découvrir ce qu’elle cherche à protéger.
Le thérapeute peut alors s’interroger avec le patient :
Qu’est-ce qui rend ce changement si difficile ?
Que pourrait-il arriver si cette peur disparaissait ?
Que signifierait réussir ?
Quelles seraient les conséquences d’une séparation ?
Pourquoi cette décision paraît-elle impossible ?
De quoi l’échec protège-t-il ?
Et parfois : qu’est-ce qui deviendrait inquiétant si, enfin, tout allait mieux ?
Comprendre ses résistances pour retrouver une liberté de choix
Le travail psychanalytique ne vise donc pas simplement à « supprimer » une résistance.
Il cherche à la rendre progressivement compréhensible.
Lorsque les mécanismes inconscients deviennent plus accessibles, la personne peut commencer à distinguer ce qu’elle désire réellement de ce qu’elle répète automatiquement.
Elle dispose alors d’une marge de choix plus importante.
Certaines résistances disparaissent rapidement. D’autres sont profondément liées à l’histoire du sujet et demandent davantage de temps.
C’est notamment pour cette raison qu’un travail thérapeutique peut nécessiter plusieurs mois ou davantage : il ne s’agit pas uniquement de comprendre un symptôme, mais de modifier certains équilibres psychiques parfois installés depuis des années.
La résistance révèle finalement l’un des grands paradoxes du changement psychologique :
nous pouvons souffrir profondément d’une situation tout en redoutant ce qui arriverait si elle disparaissait.
Comprendre cette contradiction constitue souvent une étape essentielle pour sortir de la répétition, diminuer l’auto-sabotage et retrouver davantage de liberté dans ses choix.
Rodolphe Oppenheimer, psychanalyste et psychothérapeute. Cet article a une vocation d’information et ne remplace pas une consultation.
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