De toutes les pratiques thérapeutiques, c'était la moins délocalisable en apparence. La psychanalyse avait ses murs – le cabinet feutré, le divan, le fauteuil derrière, ses rituels – le trajet, la salle d'attente, la porte qui s'ouvre à l'heure exacte, et une conviction largement partagée : ce dispositif-là ne passerait jamais par un écran. Puis le réel a tranché : contraints par les circonstances que chacun connaît, les analystes du monde entier ont, du jour au lendemain, poursuivi leurs cures à distance – et ils ont découvert, avec une surprise qui reste l'un des grands enseignements cliniques de la période, que l'essentiel passait : la parole se déployait, les rêves arrivaient, le transfert vivait, les interprétations portaient, les analyses avançaient. Des années plus tard, le constat s'est mué en pratique établie : la psychanalyse en visioconsultation existe, elle fonctionne, et elle est même devenue, pour beaucoup, le cadre de toute une cure – c'est le mien, exclusivement, et cet article est écrit depuis cette expérience quotidienne : que préserve l'écran, que change-t-il vraiment, que permet-il que le cabinet ne permettait pas – et à quelles conditions le divan à distance mérite-t-il son nom ?
Ce qui fait un cadre analytique – et ce qui n'en fait pas
Pour penser la question sérieusement, il faut d'abord distinguer l'essence du décor. Qu'est-ce qui, dans le dispositif analytique, opère ? Pas les meubles : les constantes. La régularité – le rendez-vous fixe, fidèle, qui revient quoi qu'il arrive : c'est elle qui installe la sécurité où l'inconscient consent à se montrer. La règle – dire ce qui vient, tout, sans trier : l'association libre, qui ne demande qu'une parole et une écoute. L'écoute elle-même – cette attention entraînée qui entend sous le discours. Le transfert – la relation qui devient théâtre et levier. Et l'abstinence du cadre – un espace hors de la vie sociale, sans jugement, sans enjeu relationnel ordinaire, où tout peut se dire. Voilà le cœur – et l'on remarquera qu'aucun de ces éléments n'a d'adresse postale : tous tiennent dans une rencontre régulière entre une parole et une écoute.
Et le divan, alors – l'emblème ? Il faut le remettre à sa place, qui est celle d'un moyen : sa fonction, pensée par Freud, est de soustraire la parole au face-à-face – au regard de l'autre, à la surveillance mutuelle des visages, à la conversation sociale – pour qu'elle aille où elle doit. Or cette fonction se remplit autrement : bien des cures se sont toujours menées en face-à-face ; et la visioconsultation offre même, à qui y réfléchit, des équivalents inédits – le regard qui ne s'accroche pas (on ne se fixe pas dans les yeux à travers un écran comme dans une pièce), la caméra qu'on peut orienter, et jusqu'à cette possibilité savoureuse : s'allonger chez soi, caméra détournée, l'analyste en voix – le divan à domicile, littéralement, que certains patients adoptent et qui restitue au dispositif son intention exacte. Rappelons d'ailleurs, pour l'anecdote historique, que la psychanalyse n'a jamais été aussi sédentaire que sa légende : Freud lui-même a conduit des travaux à distance – la plus célèbre analyse d'enfant de l'histoire s'est faite par l'intermédiaire du père, par lettres – et le téléphone a de longue date servi des cures que la géographie contrariait. La visio n'est pas une rupture : c'est l'étape moderne d'une question ancienne – et cette fois, avec le visage et la voix ensemble.
Ce que l'écran préserve : l'essentiel, à l'épreuve des faits
Reprenons les constantes une à une, à l'épreuve de la pratique quotidienne. La parole ? Elle passe intégralement – c'est même sa nature de franchir les distances – et avec elle tout son matériau : les associations, les silences (qui existent pleinement en visio, et travaillent pareil), les lapsus, les rêves racontés – certains patients lisent leurs notes de la nuit depuis la pièce même où ils ont rêvé, et il y a là une proximité au matériau que le cabinet n'offrait pas. L'écoute ? Elle s'exerce entière – la voix, ses inflexions, ses accrocs, le visage quand il est là : l'analyste à distance entend tout ce qu'il doit entendre ; certains disent même que le canal resserré affine l'oreille – moins distrait par la présence physique, on écoute davantage la parole elle-même. Le transfert ? C'est la découverte qui a converti les sceptiques : il traverse l'écran sans rien perdre – l'attachement, l'idéalisation, la colère, les mises à l'épreuve, les rêves sur l'analyste : tout s'y déploie, car le transfert n'a jamais eu besoin de proximité physique – il a besoin d'une figure régulière et d'une écoute, et il les a. Nous l'avons dit ailleurs et la pratique le confirme chaque semaine : l'inconscient se moque de la géographie.
Ce que l'écran change : l'examen honnête
Il serait pourtant malhonnête de conclure « rien ne change » – quelque chose change, et le dire fait partie du sérieux. Le corps est moins présent : l'entrée dans la pièce, la démarche, la poignée de main, la posture entière – autant de textes que le cabinet donnait à lire et que l'écran réduit ; les analystes à distance l'ont compensé en affinant les canaux restants – la voix, surtout, redevenue ce qu'elle était au téléphone : un texte d'une richesse insoupçonnée. Les seuils disparaissent : le trajet vers le cabinet servait de sas – on y préparait sa séance en marchant, on l'y digérait au retour ; en visio, deux clics séparent la réunion professionnelle de la plongée analytique, et c'est un vrai sujet – auquel la réponse existe : recréer les seuils (dix minutes de transition avant, une marche après, un rituel d'entrée et de sortie de séance – nous y reviendrons en pratique). Et la technique s'invite : l'image qui gèle, le son qui hache, la connexion qui lâche au pire moment – incidents agaçants… et, très vite, matériau : car il est frappant de voir ce que chacun projette sur la panne – celui qui s'excuse comme d'une faute, celui qui enrage comme d'un abandon, celui qui soupçonne qu'on l'a coupé : l'écran aussi a son transfert, et l'analyste travaille avec.
Mais l'examen honnête doit aussi verser au dossier ce que l'écran apporte – car le solde, à l'usage, penche du côté des gains. Le patient parle depuis chez lui – et c'est une révolution discrète : le cabinet était un territoire neutre ; le domicile est le territoire de la vie même – on y parle entouré de son décor réel, et ce décor associe : la bibliothèque héritée du père qui entre dans le champ, le bruit des enfants derrière la porte, la chambre d'où l'on n'ose pas parler fort – autant de matériau vivant que le cabinet n'a jamais vu. Bien des patients, surtout parmi les réservés, témoignent parler plus librement depuis leur monde – l'intimité du lieu prêtant sa sécurité à la parole. La continuité, ensuite – l'argument que les analystes d'avant nous auraient envié : les cures ne s'interrompent plus – ni pour un déménagement, ni pour une expatriation, ni pour les aléas des semaines ; des analyses entières traversent aujourd'hui les changements de ville et de pays sans manquer un rendez-vous – or la continuité, pour un travail dont la régularité est le socle, n'est pas un confort : c'est une condition. Et l'accès, enfin : l'analyse était un privilège de grandes villes ; la visio l'apporte partout où le français se parle – au village sans analyste à deux cents kilomètres, à l'expatrié de Singapour ou de Montréal qui veut faire ce travail dans sa langue – car une analyse se fait dans la langue de l'inconscient, c'est-à-dire dans la langue de l'enfance : pouvoir la mener en français depuis n'importe où n'est pas un détail – c'est, pour beaucoup, la différence entre faire ce chemin et ne jamais le faire.
En pratique : les conditions du divan à distance
Reste à dire comment on s'y installe bien – car le cadre à distance se construit, à deux. Un lieu à soi : une pièce fermée, garantie sans oreilles – condition non négociable de la parole intégrale ; le casque aide, et pour ceux dont le domicile ne l'offre pas, la voiture garée est devenue, de fait, un petit cabinet moderne qui a fait ses preuves. Une heure fixe : la même, chaque semaine – la régularité est le squelette du cadre, à distance plus que jamais. Des seuils recréés : quelques minutes de transition avant la séance (ne pas enchaîner depuis un dossier ouvert), un moment après (marcher, noter) – le trajet intériorisé. Et les modalités parlées avec l'analyste : caméra ou voix seule, allongé ou assis, carnet de rêves à portée – tout cela se discute, s'essaie, s'ajuste : le dispositif, comme toujours en analyse, se taille sur mesure – et ses choix eux-mêmes, on l'aura deviné, parlent.
Au terme de cet examen, la conclusion que je livre est celle d'une pratique quotidienne et exclusive : la psychanalyse en visioconsultation n'est pas un pis-aller ni une copie dégradée – c'est un cadre analytique de plein exercice, différent par certains chemins, identique dans ce qui opère : une parole libre, une écoute formée, un rendez-vous fidèle, un transfert au travail. L'inconscient n'a pas de code postal ; il a rendez-vous – et il s'y présente, où que soit l'écran. Le vôtre est déjà devant vous : il n'attend que l'heure.
Repères documentaires
Pour approfondir, voici quelques repères documentaires.
- Backhaus, A. et al. (2012). Videoconferencing psychotherapy: a systematic review. Consulter la source
- Norwood, C. et al. (2018). Working alliance and outcome effectiveness in videoconferencing psychotherapy: a systematic review and noninferiority meta-analysis. Consulter la source
- American Psychological Association. Guidelines for the Practice of Telepsychology. Consulter la source
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