C'est le phénomène le plus étrange de la cure – et son instrument le plus puissant. Quelques mois après le début d'une analyse, quelque chose se met à se passer qui déborde le cadre d'une relation professionnelle : on pense à son analyste entre les séances ; on guette son approbation ou l'on redoute son jugement ; on lui en veut d'un silence, d'un mot, d'une date de vacances ; on se surprend à vouloir lui plaire, le convaincre, l'émouvoir – parfois à l'aimer, parfois à le détester, souvent les deux. Et la personne sensée qu'on est s'en alarme : « qu'est-ce qui m'arrive ? Je ne connais presque rien de cet homme, de cette femme – d'où viennent ces sentiments énormes ? »
De très loin – voilà la réponse, et voilà le phénomène : le transfert. Ces sentiments sont réels, mais leur adresse est ancienne : ce qui se met à vibrer dans la relation analytique, ce sont les grandes matrices affectives de votre vie – ce que vous avez attendu, redouté, adressé aux figures fondatrices – qui trouvent dans l'analyste leur nouveau destinataire. Loin d'être un accident gênant, cette répétition est le cœur battant de la méthode : Freud, qui l'avait d'abord prise pour un obstacle, a fini par y reconnaître le levier même de la guérison – car ce qui se rejoue là, en séance, en direct, peut enfin être vu, parlé et dénoué. Cet article vous explique ce mécanisme décisif : pourquoi il est universel – vous transférez déjà, partout, depuis toujours, comment la cure le met au travail, et pourquoi c'est précisément là que les changements les plus profonds s'opèrent.
Le transfert est partout : vous ne rencontrez jamais personne pour la première fois
Commençons par élargir le tableau, car le transfert n'est pas une curiosité de cabinet : c'est une loi de la vie psychique. Nous ne rencontrons jamais autrui à nu – nous le rencontrons à travers nos gabarits : les modèles relationnels forgés dans nos premières années, qui nous servent, à notre insu, de grilles de lecture pour toute figure nouvelle. Les preuves abondent dans n'importe quelle vie : les antipathies instantanées (« je ne peux pas le voir » – dès la première minute : que sait-on de lui ? rien – mais il ressemble, il évoque, il réveille) ; les coups de foudre – qui doivent moins à la personne rencontrée qu'à la place, préparée de longue date, où elle vient s'asseoir ; les réactions aux figures d'autorité – ce patron devant qui l'on redevient l'enfant fautif, ce médecin qu'on n'ose pas déranger, ce professeur qu'on veut éblouir : à chaque fois, une figure du présent hérite d'un dossier du passé. Nous passons notre vie à distribuer de vieux rôles à de nouveaux acteurs – c'est le transfert de la vie quotidienne, et il gouverne silencieusement nos amours, nos amitiés, nos conflits professionnels et jusqu'à nos choix de vie.
Le problème n'est pas ce mécanisme – inévitable – mais son invisibilité : dans la vie, le transfert ne se voit jamais, car l'autre y répond. Vous arrivez méfiant, l'autre le sent et se ferme – voilà votre méfiance « confirmée » ; vous attendez l'abandon, vous vous accrochez, l'autre s'éloigne – voilà la prophétie accomplie. Chaque rencontre valide le gabarit qui l'a produite, et le script tourne, de personne en personne, sans jamais être pris en flagrant délit. Il fallait un dispositif spécial pour l'attraper : c'est exactement ce que la cure est.
Dans la cure : le script pris en flagrant délit
Pourquoi le transfert s'intensifie-t-il tant en analyse ? Par construction. L'analyste offre une figure d'un type unique : présente, régulière, attentive – et volontairement discrète sur elle-même : peu d'informations personnelles, pas de réactions sociales ordinaires, pas de jugements, pas de confidences en retour. Cette réserve – qu'on prend parfois pour de la froideur – est un instrument de précision : elle fait de l'analyste un écran suffisamment vierge pour que vos gabarits s'y projettent en pleine lumière. Face à quelqu'un dont vous ne savez presque rien, tout ce que vous ressentez de fort vient nécessairement de vous – de votre histoire : c'est la beauté expérimentale du dispositif : il isole la variable.
Et les projections viennent – sous leurs deux grandes couleurs. Le transfert positif : la confiance, l'attachement, l'idéalisation (« il comprend tout »), le désir de plaire, d'être le bon patient – et parfois plus : l'amour de transfert, ce phénomène connu et balisé depuis les origines, qu'il faut dire sans embarras car il inquiète tant : oui, il arrive qu'on tombe amoureux de son analyste – et ce sentiment est à la fois réel (il se vit pleinement) et adressé ailleurs : c'est l'amour en souffrance de l'histoire – celui qui n'a pas trouvé son destinataire d'origine, ou qui cherche à rééditer une scène – venu se déposer sur la figure disponible ; le travail ne le moque ni ne l'exploite : il l'écoute comme le document majeur qu'il est. Le transfert négatif, ensuite : la méfiance, l'agacement, la colère – l'analyste vécu soudain comme la mère froide, le père qui juge, l'adulte qui va décevoir comme les autres ; les reproches (« vous ne dites rien », « vous vous fichez de moi », « vous allez m'abandonner comme tout le monde ») ; les mises à l'épreuve. Et il faut le dire avec force : ce transfert-là n'est pas un échec de la cure – c'est son moment de vérité : le jour où le patient ose adresser à son analyste la colère ou la méfiance qu'il n'a jamais pu adresser à personne, le dossier central vient de s'ouvrir en séance.
Car voici le cœur du mécanisme thérapeutique – ce qui fait du transfert un levier et non une simple répétition : l'analyste ne répond pas selon le script. Le script prévoyait que la colère serait punie – elle est accueillie et interrogée ; que la demande d'amour serait exploitée ou rejetée – elle est entendue et travaillée ; que la vulnérabilité montrée ferait fuir – la présence demeure, séance après séance, égale. Cette non-réponse au script est une expérience inédite – la première fois, souvent, que le gabarit rencontre un démenti au lieu d'une confirmation – et c'est elle qui change : non pas l'explication seule, mais l'expérience vécue, en direct, que la scène peut finir autrement. À quoi s'ajoute l'interprétation – le moment où l'analyste rend visible ce qui se joue : « ce que vous vivez là, avec moi – cette certitude que je vais vous juger, vous lâcher – d'où la connaissez-vous ? » : et le patient, stupéfait, reconnaît le gabarit – pris, pour la première fois de sa vie, en flagrant délit, dans un lieu où on peut le regarder ensemble au lieu de le subir. C'est toute la différence entre parler de ses schémas – récit, toujours un peu extérieur – et les voir opérer sur soi, à chaud : la seconde seule remanie.
Un mot d'honnêteté sur l'autre versant : l'analyste aussi ressent – les patients suscitent en lui des mouvements, de la tendresse à l'agacement : c'est le contre-transfert, et loin d'être une faute, il est un instrument de plus – le praticien est formé (par sa propre analyse, exigence fondatrice du métier) à le repérer et à s'en servir comme d'un sismographe : ce que le patient fait ressentir renseigne souvent sur ce qu'il fait vivre, et fait revivre.
Les craintes légitimes – et le dénouement
Deux inquiétudes reviennent, et elles méritent des réponses droites. « Je ne veux pas devenir dépendant. » La dépendance transférentielle existe – c'est même un passage : un temps de la cure où l'analyste compte beaucoup, où les séances structurent la semaine ; mais elle n'est pas le but – elle est un matériau : ce besoin-là aussi s'analyse (de qui, au fond, avez-vous tant besoin ?), et la trajectoire de la cure va vers sa résolution – le transfert, dit-on classiquement, se liquide : à mesure que les gabarits sont vus, datés, rendus à leur histoire, la figure de l'analyste se dégonfle de ses projections – et le patient découvre, à la place du personnage immense des débuts, un praticien de taille humaine dont il n'a progressivement plus besoin : la fin d'une analyse n'est pas un sevrage arraché – c'est un lien qui a rempli son office et qui peut se déposer. « Et si je tombe amoureux, si je le déteste – c'est gênant, c'est grave ? » Ni l'un ni l'autre : c'est le travail – tout ce qui se ressent dans la cure a droit de cité, tout se dit, et c'est même la règle : les sentiments pour l'analyste, agréables ou honteux, sont le matériau le plus précieux qui soit – les taire, c'est priver l'analyse de son document central ; les dire, c'est ouvrir le dossier qu'on était venu ouvrir sans le savoir.
Reste la question moderne : le transfert passe-t-il l'écran ? La pratique quotidienne de la visioconsultation répond sans ambiguïté : oui – intégralement. Le transfert n'a jamais eu besoin de la proximité physique : il a besoin d'une présence régulière, d'une écoute, d'une figure – et la voix, le visage, le rendez-vous fidèle de chaque semaine les fournissent pleinement ; les patients en visio idéalisent, s'attachent, s'irritent, mettent à l'épreuve et dénouent exactement comme au cabinet – l'inconscient, décidément, se moque de la géographie.
Vous transférez depuis toujours – sur vos amours, vos chefs, vos amis, vos médecins – sans jamais le voir, et le script tourne. L'analyse est le seul lieu au monde conçu pour qu'il se rejoue une dernière fois sous observation – avec, en face, quelqu'un qui ne jouera pas sa partition et vous aidera à la lire. C'est une expérience qui ne ressemble à rien d'autre ; elle commence dès la première séance – le transfert, lui, n'attend jamais.
Repères documentaires
Pour approfondir, voici quelques repères documentaires.
- Freud, S. (1912). La dynamique du transfert.
- Marazzi, F. et al. (2025). Transference Assessment in Psychotherapy: A Systematic Review. Consulter la source
- Shedler, J. (2010). The efficacy of psychodynamic psychotherapy. American Psychologist. Consulter la source
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