Faites l'inventaire – froidement, comme un statisticien de votre propre vie. Vos histoires d'amour : des personnes différentes, des débuts différents – et, au bout de quelques mois, la même pièce qui se rejoue : le même reproche qui revient, la même place que vous occupez, le même dénouement. Vos emplois : des entreprises sans rapport, des chefs sans ressemblance – et le même conflit qui finit par se nouer, comme si vous l'apportiez dans vos cartons. Vos amitiés, vos projets – le même sabotage au même seuil, la même rupture au même stade. Une fois, c'est un accident. Deux fois, une coïncidence. Mais la série – la série a une signature : la vôtre. Et c'est le constat le plus vertigineux qu'on puisse faire sur sa propre existence : quelque chose, en moi, écrit toujours la même histoire – avec des acteurs chaque fois nouveaux.
Ce quelque chose, la psychanalyse l'a identifié et nommé : la compulsion de répétition – et c'est l'une de ses découvertes les plus profondes, car elle a obligé à repenser le psychisme tout entier : pourquoi diable un être humain reproduirait-il, avec cette obstination, des scénarios qui le font souffrir ? On comprendrait qu'on répète ses plaisirs – mais ses défaites ? Ses abandons ? Ses impasses ? Il y a là une énigme – et sa résolution, on va le voir, contient très exactement le chemin de sortie. Car voici la promesse de cet article, qui est celle de la cure : les répétitions ne sont pas une fatalité de caractère ni une malchance chronique – elles ont une logique, cette logique se démonte, et l'on peut, littéralement, changer de pièce.
L'énigme : pourquoi répéter ce qui fait mal ?
La réponse tient en trois mécanismes – qui se combinent, et que chacun reconnaîtra à l'œuvre dans ses propres séries.
Premier mécanisme : la revanche impossible – ou la scène inachevée qui cherche son autre fin. Quelque part dans l'histoire, une partie s'est jouée et perdue : l'amour d'un parent froid qu'on n'a jamais conquis, la reconnaissance d'un père jamais obtenue, une place jamais accordée, une injustice jamais réparée. Le psychisme n'a pas classé cette défaite – il l'a gardée ouverte, et il y retourne : c'est la logique du casting, si frappante dans les vies amoureuses – on ne choisit pas ses partenaires malgré leur ressemblance avec la figure d'origine : on les choisit pour elle. L'homme distant, la femme insaisissable, le chef écrasant exercent une attraction que les personnes chaleureuses et disponibles n'auront jamais – parce qu'eux seuls permettent de rejouer la partie : séduire enfin le froid, faire fondre enfin l'inaccessible, être enfin reconnu par l'écrasant. Chaque répétition est une tentative de victoire rétroactive – gagner aujourd'hui, par procuration, la partie perdue alors. Et chaque tentative échoue par construction : le partenaire distant a précisément été choisi pour sa distance – il ne fondra pas, pas plus que l'original ; la défaite se rejoue, la scène reste ouverte, le casting suivant se prépare. C'est une machine à perdre alimentée par l'espoir de gagner.
Deuxième mécanisme : le familier préféré au bon. Nos premiers liens nous ont fourni nos gabarits – la définition implicite de ce qu'est une relation, l'amour, une place. Or le psychisme a un tropisme puissant : il reconnaît avant d'évaluer – le scénario connu, même douloureux, a la saveur du chez-soi ; le scénario sain, pour qui a grandi dans le chaos ou la froideur, a celle de l'étranger. D'où ces phénomènes que la clinique rencontre sans cesse : la personne fiable et aimante trouvée « gentille mais plate » – sans étincelle, car l'étincelle, dans ce gabarit-là, c'est l'alarme ; le calme d'une relation saine vécu comme un ennui, voire une inquiétude (« c'est trop tranquille, quelque chose ne va pas ») ; et le retour, presque soulagé, vers l'orage familier. On ne répète pas seulement pour gagner – on répète parce que la répétition est habitable : la douleur connue rassure davantage que le bonheur inconnu. C'est l'une des phrases les plus tristes et les plus vraies du métier.
Troisième mécanisme – le plus profond : on répète ce qu'on ne peut pas se rappeler. C'est la grande formule freudienne, et elle éclaire tout : ce qui n'a pas pu être remémoré, pensé, mis en mots – parce que trop précoce, trop douloureux, ou refoulé – ne disparaît pas : il s'agit. Au lieu de se souvenir de la scène, on la rejoue ; au lieu de dire « j'ai été abandonné et voici ce que ça m'a fait », on organise – sans le savoir – des situations d'abandon ; au lieu de penser le conflit avec le père, on le remet en scène avec chaque figure d'autorité. La répétition est une mémoire qui a choisi l'action faute de mots : le passé non symbolisé revient dans le réel – et il reviendra tant qu'il n'aura pas été accueilli là où il aurait dû l'être : dans la parole. On tient ici, au passage, la clé de la guérison – remémorer pour cesser de répéter – mais n'anticipons pas.
La galerie des répétitions – et pourquoi la volonté échoue
Les théâtres de la répétition sont innombrables, et chacun a les siens : le casting amoureux, on l'a vu – le plus visible ; les scénarios professionnels – le conflit d'autorité qui suit de poste en poste, la place de sauveur épuisé reprise dans chaque équipe, l'indispensable jamais promu ; le sabotage des seuils – cette précision troublante avec laquelle certains font échouer les choses au moment où elles allaient réussir (l'examen final, la relation qui devient sérieuse, la promotion à portée) : comme si le succès menaçait un ordre ancien – une loyauté envers qui a échoué, une place familiale à ne pas quitter, un interdit de dépasser ; et les répétitions transgénérationnelles – les plus impressionnantes : refaire à son insu la vie d'un parent, divorcer à l'âge où la mère a divorcé, s'effondrer à l'âge où le père s'est effondré, rejouer dans son couple la scène du couple parental qu'on s'était juré de fuir – le script se transmet avec le berceau, et les anniversaires d'événements que la famille n'a jamais élaborés se commémorent parfois en symptômes, à date presque fixe.
Et il faut expliquer l'échec de la volonté – car tous les répétiteurs ont essayé : « cette fois, je choisis quelqu'un de complètement différent. » Et ils choisissent – sincèrement – l'opposé apparent : le doux après le violent, la présente après la fuyante… pour découvrir, six mois plus tard, le même scénario sous le nouveau costume. Pourquoi ? Parce que la répétition n'opère pas au niveau où la volonté travaille : elle opère dans le radar (qui détecte, sous n'importe quelle apparence, la structure familière – la faille compatible avec le gabarit), dans la perception (qui lit les comportements neufs avec les vieilles lunettes : le geste tendre du nouveau vécu comme étouffant, son autonomie comme un abandon), et dans la provocation inconsciente (ces conduites minuscules qui, à force, font advenir la réaction attendue – on finit par obtenir de presque n'importe qui le rôle qu'on lui a écrit). Contre ce dispositif, la résolution consciente pèse ce que pèse une consigne affichée dans une usine automatisée : rien – tant qu'on n'est pas descendu dans la salle des machines.
En sortir : se souvenir au lieu de rejouer
La sortie existe, et elle suit la logique inverse de la machine – en trois temps.
Voir sa série, d'abord : l'audit honnête – mettre à plat ses répétitions (les amours, les emplois, les ruptures : quels invariants ? quelle place occupée à chaque fois ? quel dénouement ?) et accepter le verdict statistique : là où il y a série, il y a auteur. Ce moment est rude – il retire l'alibi de la malchance – et il est fondateur : on ne peut quitter que la pièce qu'on a reconnue comme sienne.
Remémorer, ensuite – le cœur du travail analytique : remonter de la copie à l'original – de quelle scène première cette série est-elle la réédition ? quelle partie perdue rejoue-t-elle ? quelle mémoire agit faute d'avoir été parlée ? Ce travail – c'est toute la cure – transforme la répétition en souvenir : ce qui est enfin remémoré, éprouvé, mis en mots n'a plus besoin d'être agi – la formule freudienne fonctionne dans les deux sens. Et il culmine dans un passage que rien ne remplace : le deuil de la victoire rétroactive – accepter que la partie d'origine est perdue : le parent froid ne deviendra pas chaud, la reconnaissance d'alors ne sera jamais versée, l'enfance a été ce qu'elle a été. Ce deuil paraît une défaite – il est la libération même : tant qu'on espère gagner la partie ancienne, on recrute des figurants pour la rejouer ; le jour où elle est pleurée comme perdue, le casting ferme – et l'on devient libre de choisir des partenaires pour ce qu'ils sont, non pour ce qu'ils permettent de rejouer.
Répéter une dernière fois, enfin – mais dans le cadre : car la répétition, on l'a compris, ne se laisse pas démonter de l'extérieur – et c'est le génie du dispositif analytique : le transfert lui offre une ultime scène. Avec l'analyste, le patient rejoue – la méfiance, l'attente, la mise à l'épreuve, le scénario complet – mais face à quelqu'un qui ne joue pas le rôle écrit et qui, au lieu de répondre à la scène, la montre : la répétition, prise en flagrant délit dans un lieu sûr, devient enfin visible, parlable – et cesse d'être nécessaire. On répète une dernière fois pour ne plus répéter : c'est peut-être la plus belle définition de la cure.
Ce chemin se parcourt aussi bien en visioconsultation – l'inconscient, on l'a dit, se moque de la géographie, et vos scénarios vous suivront de toute façon partout : autant les convoquer quelque part. Vous avez peut-être passé vingt ans à jouer la même pièce en croyant changer de théâtre ; la bonne nouvelle tient en une phrase : vous n'êtes pas condamné au rôle – vous êtes l'auteur qui s'ignore, et un auteur, ça peut réécrire. La séance d'écriture est ouverte.
Repères documentaires
Pour approfondir, voici quelques repères documentaires.
- Freud, S. (1914). Remémoration, répétition et perlaboration.
- Freud, S. (1920). Au-delà du principe de plaisir.
- Corradi, R. B. (2009). The repetition compulsion in psychodynamic psychotherapy. Consulter la source
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