Un téléphone qui sonne à une heure inhabituelle. Un proche qui ne répond pas. Un retard de vingt minutes. Pour certaines personnes, ces situations ordinaires déclenchent immédiatement un scénario complet : l’accident, l’hôpital, l’annonce. Le soulagement arrive quand la personne rappelle — puis l’inquiétude se déplace vers la suivante.
Cette anxiété n’est pas un excès d’affection ni un défaut de caractère. C’est un fonctionnement anxieux identifiable, qui obéit à des mécanismes précis et sur lesquels il est possible d’agir.
Ce qui distingue l’inquiétude de l’anxiété anticipatoire
S’inquiéter pour ceux qu’on aime est normal et proportionné à un risque réel. L’anxiété anticipatoire fonctionne autrement : elle se déclenche en l’absence de tout signe de danger, elle produit des images très détaillées de catastrophe, et elle ne s’apaise pas durablement même lorsque la réalité la dément.
Trois caractéristiques la signent :
- elle se déclenche sur des déclencheurs minuscules — un silence, un retard, une phrase mal interprétée ;
- elle produit un scénario visuel, souvent le même, qui se déroule jusqu’à son terme ;
- le soulagement obtenu est de courte durée, et l’inquiétude se reporte aussitôt ailleurs.
Pourquoi l’esprit fabrique ces scénarios
Anticiper le pire donne une illusion de maîtrise. Se représenter la catastrophe, c’est, sans en avoir conscience, chercher à s’y préparer — comme si l’avoir imaginée pouvait l’empêcher de survenir ou en amortir le choc.
Cette croyance est rarement formulée mais elle est agissante. Beaucoup de personnes anxieuses expriment, une fois qu’on les interroge, l’idée qu’arrêter de s’inquiéter reviendrait à baisser la garde, voire à exposer leurs proches. L’inquiétude devient alors un devoir, presque une superstition protectrice.
C’est cette croyance, plus que les scénarios eux-mêmes, qui rend l’anxiété si difficile à lâcher.
Ce qui l’entretient au quotidien
Comme dans la plupart des fonctionnements anxieux, les conduites qui soulagent sont celles qui alimentent :
- appeler ou écrire pour vérifier que tout va bien, plusieurs fois par jour ;
- exiger des nouvelles à heure fixe, ou géolocaliser un proche ;
- demander à un tiers de confirmer qu’il ne se passera rien ;
- chercher en ligne des informations sur des accidents ou des maladies ;
- éviter les sujets, les trajets ou les activités jugés risqués.
Chacune de ces conduites apporte un apaisement de quelques minutes et confirme au cerveau que la menace était bien réelle, puisqu’elle a nécessité une vérification. Le seuil d’alerte s’abaisse un peu plus à chaque fois.
Les répercussions sur la relation
Ce point est souvent le plus douloureux et le moins abordé. L’anxiété modifie la relation qu’elle prétend protéger : le proche peut se sentir surveillé, infantilisé, tenu de rassurer en permanence. Chez un enfant ou un adolescent, une inquiétude parentale envahissante peut freiner la prise d’autonomie et alimenter, en retour, son propre rapport anxieux à la séparation.
Reconnaître cet effet n’ajoute pas de la culpabilité — il y en a déjà beaucoup. Il donne un motif concret de travailler la question.
Ce que la thérapie travaille
Le travail porte moins sur le contenu des scénarios que sur le rapport entretenu avec eux. Concrètement : repérer les déclencheurs, identifier la croyance protectrice qui les soutient, puis réduire progressivement les vérifications afin que le système d’alarme puisse se recalibrer. C’est l’approche des thérapies comportementales et cognitives face à l’hypervigilance.
Un second niveau est souvent nécessaire. La peur de perdre l’autre a une histoire : deuils, séparations, maladies survenues dans l’enfance, climat familial d’inquiétude. Le travail analytique permet d’articuler l’anxiété présente à cette histoire, ce qui évite qu’elle se redéploie ailleurs une fois les vérifications abandonnées.
Quand consulter
- l’inquiétude occupe une partie significative de la journée ;
- elle provoque des vérifications répétées ou de l’évitement ;
- elle retentit sur le sommeil, la concentration ou l’humeur ;
- elle pèse sur la relation avec les personnes concernées ;
- elle s’accompagne de crises d’angoisse ou de symptômes physiques persistants.
Des symptômes physiques nouveaux ou intenses — douleurs thoraciques, essoufflement, malaises — justifient d’abord un avis médical, avant d’être attribués à l’anxiété.
En cas d’idées suicidaires, le 3114 est joignable gratuitement 24 h/24.
Ce qu’il faut retenir
Redouter en permanence qu’il arrive quelque chose à ceux qu’on aime relève d’un fonctionnement anxieux entretenu par les vérifications qu’il déclenche, non d’une lucidité particulière sur le danger. Ces troubles sont fréquents — l’Organisation mondiale de la santé recensait 359 millions de personnes concernées par un trouble anxieux en 2021 — et ils font partie de ceux qui répondent le mieux à une prise en charge, alors même que moins d’une personne sur trois en bénéficie.
Sources
- Organisation mondiale de la santé — Anxiety disorders
- Inserm — Troubles anxieux
- Assurance Maladie — Troubles anxieux ou anxiété grave
Rodolphe Oppenheimer, psychanalyste et psychothérapeute. Cet article a une vocation d’information et ne remplace pas une consultation.
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