Faites l'expérience – chacun peut la faire sur sa propre vie. Comptez vos résolutions échouées : ces décisions fermes, prises en pleine lucidité – ne plus choisir ce type de partenaire, ne plus se laisser faire au travail, ne plus remettre à demain – et défaites en quelques semaines, comme si quelqu'un d'autre, en vous, avait voté contre. Repensez à vos réactions disproportionnées : cette colère énorme pour un détail, cette angoisse surgie de nulle part, ces larmes devant une scène anodine. Observez vos répétitions : le même scénario amoureux avec des personnes différentes, le même conflit rejoué de poste en poste, le même sabotage au seuil de chaque réussite. Et posez-vous la seule question honnête : qui décide, là ? Pas vous – pas le vous qui délibère, en tout cas : vos décisions conscientes disaient toutes le contraire.
Ce « quelqu'un d'autre en vous », la psychanalyse l'a nommé il y a plus d'un siècle : l'inconscient – et c'est probablement la découverte la plus dérangeante jamais faite sur l'être humain : nous ne sommes pas maîtres chez nous. Une part de notre vie psychique – désirs, peurs, conflits, mémoire – travaille hors de notre regard, et ne se contente pas d'exister : elle agit – elle a voix au chapitre dans nos choix, nos amours, nos symptômes, nos échecs. Cet article vous présente cet habitant que vous êtes : comment on sait qu'il existe, selon quelles lois étranges il fonctionne, pourquoi il fabrique de la souffrance – et pourquoi sa rencontre, loin d'être une menace, est le chemin le plus sûr vers la liberté.
Comment on sait qu'il existe : les preuves de tous les jours
L'inconscient ne se voit pas – mais il laisse des traces, partout, et il suffit d'apprendre à les lire. Les rêves, d'abord : chaque nuit, un théâtre se joue en nous, dont nous ne sommes ni l'auteur conscient ni le metteur en scène – des histoires étranges, peuplées de figures composites, chargées d'émotions parfois violentes : qui écrit cela, sinon une pensée qui pense sans nous ? Les lapsus et les actes manqués, ensuite – ces accidents trop bien choisis : le prénom de l'ex qui échappe au pire moment, le rendez-vous redouté sincèrement « oublié », l'objet du rival égaré – le hasard a bon dos, et la régularité avec laquelle ces ratés servent un intérêt inavoué a valu à Freud l'une de ses démonstrations les plus imparables : nos erreurs sont souvent des réussites – celles d'une autre intention. Les symptômes, encore : cette phobie absurde, cette obsession que la raison désavoue, cette angoisse sans objet – des formations qui résistent à toute volonté, précisément parce qu'elles ne relèvent pas d'elle : elles ont leur logique ailleurs. Et les répétitions, enfin – la preuve la plus troublante : ces scénarios qui se rejouent dans nos vies avec une précision de mise en scène – mêmes impasses, mêmes choix, mêmes dénouements – comme si un script courait sous la biographie ; on n'attribue pas au hasard ce qui se répète : ce qui se répète a un auteur.
Ajoutons, pour l'époque, un mot des neurosciences : elles ont, à leur manière, confirmé l'essentiel – la part écrasante du traitement psychique s'effectue hors conscience ; la spécificité de la découverte freudienne demeure toutefois entière, car son inconscient à elle n'est pas le simple pilote automatique du cerveau : c'est un inconscient dynamique – fait de contenus qui ne sont pas hors conscience par économie, mais tenus hors conscience par force : refoulés, parce qu'insupportables – et qui poussent pour revenir. Toute la différence est là : le pilote automatique ne demande rien ; l'inconscient freudien, lui, insiste.
Ses lois étranges : un pays où le temps n'existe pas
Car l'inconscient n'est pas un simple entrepôt sombre : c'est un système – avec des lois de fonctionnement propres, radicalement différentes de celles de la pensée consciente. Les connaître, c'est comprendre d'un coup une quantité d'énigmes de la vie psychique.
Première loi : il ignore le temps. Dans l'inconscient, rien ne vieillit, rien ne se périme – les scènes de l'enfance y sont conservées avec leur charge d'origine, intactes, comme au premier jour : voilà pourquoi un homme de cinquante ans peut trembler devant son supérieur exactement comme l'enfant de sept ans devant le père – ce n'est pas un souvenir qui remonte : c'est une scène qui n'a jamais cessé d'être présente, et qui trouve dans le présent ses nouveaux acteurs. Le passé, dans l'inconscient, n'est pas passé : il attend.
Deuxième loi : il ignore la contradiction. La logique consciente exige de choisir – aimer ou détester, vouloir ou craindre ; l'inconscient, lui, cumule sans embarras : on y aime et déteste la même personne, on y désire et redoute la même chose – simultanément, à pleine puissance. Voilà pourquoi nos sentiments réels sont si souvent des nœuds que la raison ne comprend pas : elle cherche une position là où il y a une ambivalence – et voilà pourquoi tant de deuils, de ruptures et de liens familiaux sont si compliqués : on n'y pleure jamais un sentiment simple.
Troisième loi : il parle par images et par détours. L'inconscient ne s'exprime pas en arguments mais en figures – il déplace (l'affect quitte son véritable objet pour un objet anodin : et voici la phobie des pigeons qui porte une peur qui n'a rien à voir avec les pigeons), il condense (une figure de rêve fusionne trois personnes ; un symptôme dit plusieurs choses à la fois), il symbolise. C'est une langue – la langue des rêves, des symptômes, des lapsus – et comme toute langue, elle se traduit : c'est très exactement le métier de l'analyse.
Quatrième loi, la plus importante pour comprendre la souffrance : le retour du refoulé. Ce qui a été enfoui ne reste pas enfoui – jamais. Le refoulement n'est pas une destruction, c'est une relégation sous pression : le contenu écarté continue de pousser, et il revient – déguisé, méconnaissable, mais il revient : en symptôme, en rêve, en répétition, en somatisation, en choix « inexplicable ». C'est la grande loi économique du psychisme : rien ne se perd – tout ce qui n'est pas dit se dit autrement.
Pourquoi il fabrique de la souffrance – et pourquoi la volonté n'y peut rien
On comprend dès lors la mécanique de bien des souffrances psychiques. À un moment de l'histoire – l'enfance le plus souvent, un conflit s'est présenté, insoluble et insupportable : un désir interdit, une haine impensable envers qui l'on aime, une scène trop lourde. Le psychisme a fait ce qu'il pouvait : il a refoulé – mis le dossier hors conscience – et la vie a continué. Mais le dossier, sous pression, travaille : et des années plus tard, il produit ses retours – l'angoisse sans objet (l'affect du conflit, revenu sans son dossier), le symptôme (un compromis : le conflit s'exprime et se cache à la fois – la phobie, l'obsession, l'inhibition disent quelque chose en le chiffrant), la répétition (le conflit non résolu cherche inlassablement sa scène pour se rejouer – espérant, à chaque reprise, un autre dénouement). Le symptôme, dans cette lumière, change de statut : ce n'est plus une avarie absurde – c'est un message chiffré, la solution de fortune qu'un psychisme a trouvée à un problème qu'il ne pouvait pas poser.
Et l'on comprend du même coup l'impuissance de la volonté – ce mystère qui humilie tant de gens : pourquoi les résolutions échouent, pourquoi « se raisonner » ne guérit rien, pourquoi on ne sort pas d'une répétition en décidant d'en sortir. Parce que la volonté est un outil de la conscience – et que la partie se joue ailleurs : on ne négocie pas avec un interlocuteur qu'on ne voit pas ; on ne déchire pas un contrat qu'on n'a jamais lu. Ce n'est pas un manque de caractère : c'est une erreur d'adresse.
La rencontre : faire de l'ombre un allié
Reste à corriger l'image d'épouvante : l'inconscient n'est pas un monstre à la cave. Il est aussi – il est d'abord – le réservoir du désir et de la vitalité : la source des rêves, de la créativité, des élans, de tout ce qui en nous déborde le raisonnable ; s'il fabrique des symptômes, c'est faute de mieux – quand ce qu'il porte n'a pas trouvé d'autre voie. Et c'est tout le sens du travail analytique, que la formule fondatrice résume : là où c'était, je dois advenir – rendre conscient l'inconscient, non pour l'éradiquer, mais pour reprendre la main : ce qui est vu cesse d'agir dans le dos ; le contrat enfin lu peut être renégocié ; la scène ancienne, datée et restituée à son époque, cesse de se rejouer ; l'énergie que le refoulement mobilisait – car tenir un dossier sous pression coûte, chaque jour, une part de nos forces – revient à la vie. Les personnes qui font ce chemin le disent avec des mots simples : « je me sens plus léger » – c'est littéral : elles portent moins.
Comment y accède-t-on ? Par les voies que l'inconscient lui-même emprunte : l'association libre – la parole laissée à ses pentes, qui finit toujours par mener où il faut, les rêves – sa production la plus directe, les lapsus et les actes de la vie, et le transfert – ce qui se rejoue, en direct, dans la relation analytique elle-même. Autant de portes qu'on n'ouvre pas seul : non par faiblesse, mais par structure – l'inconscient est précisément ce que notre regard ne peut pas voir sans un autre regard ; c'est la fonction de l'analyste, et elle s'exerce pleinement en visioconsultation : l'inconscient passe très bien la distance – il n'a jamais eu besoin d'un divan pour exister, seulement d'une parole libre et d'une écoute qui sache l'entendre.
Vous vivez avec lui depuis toujours – il a votre âge exactement. Vous pouvez continuer à le subir : il continuera de gouverner en coulisses, à sa manière, avec ses moyens – symptômes, répétitions, sabotages. Ou vous pouvez demander à le rencontrer – et découvrir ce que tous ceux qui ont fait le voyage rapportent : ce n'était pas un ennemi ; c'était tout ce que vous aviez dû mettre de côté pour tenir – et qui n'attendait qu'une chose : que vous veniez enfin le chercher.
Repères documentaires
Pour approfondir, voici quelques repères documentaires.
- Freud, S. (1915). L'inconscient.
- Bargh, J. A., & Morsella, E. (2008). The Unconscious Mind. Perspectives on Psychological Science. Consulter la source
- Shedler, J. (2010). The efficacy of psychodynamic psychotherapy. American Psychologist. Consulter la source
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